…L’un des médicaments pour enfants les plus vendus du XIXe siècle était principalement composé de morphine et d’alcool?

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De 1845 à 1930, Mrs Winslow’s Soothing Syrup a été une institution. Que dis-je ! Ce sirop a été la solution miracle pour toutes les mères au désespoir et en manque de sommeil. Le produit, manufacturé par les pharmaciens Jeremiah Curtis et Benjamin A. Perkins (originaires de Bangor, Maine), avait tout du Saint Graal pharmaceutique : soulagement des douleurs dentaires chez l’enfant, des diahrées, aide pour les nuits difficiles, la liste de ses merveilleux effets allait encore et encore, interminable. Toutes les conditions étaient réunies pour en faire un succès de ventes. L’efficacité radicale et la promesse d’un petit peu de calme dans ce monde de brutes, ça n’a pas de prix. Toutes les campagnes de publicité autour du produit s’étalaient en dessins idylliques de mères et d’enfants souriants, et, jusqu’au nom du produit, c’était toujours la même promesse qui se trouvait rabachée: celle du calme et de l’apaisement. Pour tout le monde. Après tout, la formule aurait été créée par la belle-mère de Jeremiah Curtis, Mrs Charlotte N. Winslow, pendant sa carrière de nounou – un gage de qualité et d’efficacité en soit.

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Regardez-moi cette paix et ce bonheur – même le gamin en redemande !

Et le succès a été au rendez-vous ! Curtis et Perkins s’en sont mis plein les poches. En 1868, d’après les comptes de Curtis, les ventes s’élevaient déjà à 1, 5 millions de bouteilles par an – même si les prix tournaient généralement autour des 25 cents, les sommes à l’arrivée étaient coquettes. Le sirop était très largement diffusé en Angleterre et aux Etats-Unis, avec des campagnes de publicité solides, aussi répandues dans les journaux que dans les livres de cuisine, les calendriers et les simples cartes/prospectus, et saturait la culture populaire au point de se retrouver dans les premiers travaux musicaux du compositeur Edward Elgar (l’un de ses quintettes à vent est ainsi titré « Mrs. Winslow’s soothing syrup« ). Pas grand chose d’étonnant là-dedans. Vendez la garantie d’une bonne nuit de sommeil à une mère encore plus accablée par la poussée des dents de son enfant que l’enfant lui-même, il y a de fortes chances qu’elle signe tout de suite. En prime, c’était bon. Enfin, ça, c’est la pub qui le dit.

Le fait était : ça marchait. Quelques gouttes de Mrs Winslow’s soothing syrup et le gamin tombait comme une masse, et la mère aussi, d’épuisement. Petit problème là-dedans: dans les années 1800, il n’y avait aucune obligation légale de lister sur les bouteilles et emballages les composantes d’un médicament, alors la mère en question n’avait aucune idée de pourquoi. Tant que ça marche, pas de raison de se poser des questions… si? Et puis les pharmacies ne leur vendraient pas n’importe quoi… si…?

Si.

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Ceci est le visage de l’addiction – et du sommeil de l’ivrogne

Les deux principaux ingrédients du Mrs Winslow’s Soothing Syrup n’étaient autre que la morphine et l’alcool. Oui. De la morphine et de l’alcool. A ce stade, pas de doute que l’enfant se calmait en deux-deux et pionçait joyeusement toute la nuit sans se plaindre de ses dents – probablement parce qu’il ne les sentait même plus. Vous vous souvenez du gamin qui agitait ses mains vers la bouteille de sirop sur la deuxième image? S’il en redemandait, du Mrs Winslow’s, c’était peut-être parce qu’il était déjà au premier stade de l’addiction. On pourrait même supposer que les mères aimaient à prendre une gorgée ou deux du remède de leur enfant, et avaient appris à en apprécier les « effets » aussi. Les publicités dans les journaux qui affirmaient que le sirop ne causait aucun tort à l’enfant et induisait un sommeil parfaitement naturel avaient un tout, tout, tout petit quelque-chose de mensonger – ou d’ironique, mais ça serait de mauvais goût. Un peu.

Une grande partie de cette composition douteuse pourrait être mise sur le dos de l’état de la recherche médicale de l’époque, et sur l’ignorance du fait que la morphine était un produit profondément addictif. Après tout, la carrière thérapeutique de cette molécule n’a commencé qu’en 1818, et ne s’est faite plus courante qu’en 1823 – mais elle était déjà considérée comme extrêmement puissante. En 1870, elle était distribuée en masse aux blessés de guerre et utilisée en injection pour rendre les amputations supportables – mais entre l’amputation et les poussées de dents il y a quand même une grosse différence. Dès 1877, le concept de toxicomanie fut décrit et vint porter un coup difficile à l’image de la morphine, remède « miracle » contre la douleur. L’utilisation du Mrs Winslow’s Soothing Syrup perdurait toujours, comme celle de plusieurs médicaments pour enfants analogues. Pire encore ! L’héroïne fut utilisée comme alternative « non-addictive » à la morphine pour le traitement des toux persistantes, des bronchites et de la tuberculose. Bayer Pharmaceutical Products en fit son principal médicament jusqu’en 1913.

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Parce que pourquoi pas, tant qu’à faire.

Quant à Mrs Winslow’s Soothing Syrup, il passa entre les mailles du filet de l’Opium Act de 1906. Ce n’est qu’en 1911 que l’American Medical Association vint dénoncer directement ce produit, dans une section nommée « Baby Killers ». En effet – des morts avaient été attribuées à l’utilisation de ce produit (et d’autres comparables), qui avait grandement fragilisé l’organisme de l’enfant, le rendant vulnérable à d’autres affections – telles que des pneumonies. Il ne fut pourtant retiré définitivement de la vente qu’en 1930, après avoir perduré quelques temps en Angleterre.

Mais bon.

Les pubs étaient jolies.

Webographie

  • La plupart des illustrations utilisées ici, ainsi que quelques informations et des extraits de publicités, sont disponibles par ici !
  • Vous avez le coeur bien accroché et envie d’en apprendre un peu plus sur des pratiques médicales bien chelous? Vous trouverez un top rapide à lire, en anglais, par 
  • La publication médicale de 1911 qui a directement accusé Mrs Winslow’s Soothing Syrup est entièrement numérisée et disponible par  !

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