Les Cabinets de Curiosités: petits musées des merveilles et des horreurs

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Dans mon jargon, on appelle ça une « déco légère » (Smithsonian Libraries

C’était chelou, les cabinets de curiosité, mais ça avait quand même un bon côté sympatoche – un peu comme toutes ces choses qui ne semblent suivre aucune vraie logique. On les sait ancêtres de nos musées (par leur amassage de collections), mais en vrai ils sont à l’origine de toute une culture du « n’importe quoi, mais qui a de la gueule et qui fait bien ». Dans leur constitution, en effet, on retrouvait souvent deux trames: hétéroclite et inédit. A partir de là, c’était au goût de chacun: antiquités, médailles, oeuvres d’art, et surtout histoire naturelles, avec des choses aussi sympas que des insectes séchés, des coquillages, des animaux empaillés et même de bonnes vieilles bizarreries à vous en filer des cauchemars. Parfois, on y trouvait des faux – et alors? Le but (plus ou moins) avoué, c’était d’en mettre plein la vue aux copains et aux invités de la maison en leur montrant qu’on avait la plus grosse (collection) et la plus impressionnante (collection, aussi).

On le rencontre à partir du XVIe siècle, même si quelques formes primitives existaient avant cela. « Cabinet » désigne alors, la plupart du temps, une pièce de la maison – celle où, en l’occurence, on entrepose tout son joyeux bordel pour un bon effet « wow » quand on ouvre la porte sous les yeux d’invités ébahis. On y voit une forme de reproduction du monde extérieur et de toutes ses merveilles et monstruosités, souvent adoptée par les princes et les puissants comme preuve complémentaire de leur maîtrise sur leur environnement – l’empereur des Romains Rodolphe II (1552-1612) aurait eu son propre cabinet de curiosités à Prague, qu’il faisait visiter à tous les diplomates de passage, comme son oncle, d’ailleurs, Ferdinand II (1529-1595), Archiduc d’Autriche qui avait un kiff tout particulier pour les peintures représentant des gens déformés et dont les collections sont encore visibles au Château d’Ambras (ça inclue un « Portrait de Chewbacca en manteau vert et orange » – ou juste d’un type avec un sérieux soucis de santé). Ca allait vachement bien avec le côté « prince éclairé », aussi, la protection des artistes: après tout, Rodolphe II a filé un coup de pouce financier au Caravage et à Arcimboldo, entre autres.

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« Rangez-moi ça s’il vous plaît – on avait dit « pas de selfie stick », merci. » (curiositas.org)

Le tout était de passer pour cultivé: la toute première représentation d’un cabinet de curiosité, en 1599 dans la Dell’Historia Naturale de Ferrante Imperato, et accessoirement juste au-dessus, illustre bien le concept. C’est un petit peu le système du type qui a plein de bouquins et qui donc prétend tout savoir sur tout: l’auteur y représente ses herbiers, ses références de partout, des bonshommes en mode « Woah trop cool ! » et le tour est joué, l’expertise acquise. Décrire ou faire décrire, notamment en publiant les volumes, faisait bien, aussi, pour toucher encore plus de monte et se faire admirer de tous: le boss à ce petit jeu là étant probablement Albertus Seba (1665 – 1736), zoologiste/pharmacien hollandais qui avait tellement le swag qu’il a pu vendre sa collection au tsar Pierre le Grand en 1717 (elle est devenue la base du muséum de Saint-Petersbourg), en commencer une nouvelle dans la foulée, commencer la publication de son catalogue en 1734, et le voir re-publié par Taschen en 2001.

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Bon, Seba hallucinait des Hydres, mais ça arrive aux meilleurs d’entre nous hein. (wikimedia)

Avec le temps, on a commencé à avoir une liste de must-have du cabinet de curiosité de tout collectionneur qui se respecte: en 1587, l’ami Christian Ier de Saxe (1560-1591) se serait ainsi vu conseiller que tout cabinet de curiosité se *doit* de posséder des oeuvres d’art (peintures ou sculptures ou les deux pour les fifous), des objets étonnants (du coin ou, mieux encore, de pays lointains), et des morceaux d’animaux surprenants (ou même l’animal empaillé, là encore si vous êtes un gros fifou, et ouais, vous aviez le droit de speculer de ouf ou d’acheter des faux). De façon générale, on trouvait quatre grandes catégories: artificialia (objets créés ou modifiés par l’Homme), naturalia (créatures et objets naturels, surtout les monstres), exotica (plantes et animaux exotiques), scientifica (instruments scientifiques). D’après Horst Bredekamp, spécialiste de la question, la juxtaposition permettrait d’établir des comparaisons, des parallèles, des oppositions, permettant l’émergence d’une vision dynamique du monde en partie à l’origine de la riche pensée du XVIIe siècle. Peut-être bien. En tous cas, ça avait l’air grave cool.

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Ok, l’ambiance était pas des masses sereine mais c’était cool. (curiositas.org)

La pratique s’est petit à petit perdue avec le temps, ne laissant guère que des oeuvres d’art dans une forme analogue au studiolo italien et probablement, quelque part, des domestiques soulagés du fait que le patron aie arrêté d’accumuler les ramasse-poussière. Ce qui est resté, en revanche, c’est la légende: comment John Tradescant l’Ancien et John Tradescant le Fils prétendaient posséder une main de sirène, du sang de dragon, ou deux plumes de la queue d’un phénix, par exemple – fruit d’une science à l’époque un petit peu approximative quand même et d’une vraie bonne grosse envie d’impressionner le voisin. Autre exemple emblématique: l’identification systématique de toutes les cornes de narvals comme appartenant à des licornes – un fait à l’origine de leur représentation torsadée. Puis y’avait des cabinets de curiosités avec des choses charmantes, genre specimens qui trempaient dans le vinaigre et autres trucs ma-gni-fi-ques comme ça. C’était simple – c’était la folie. D’ailleurs, quand Louis XIII a fait l’achat de l’actuel Jardin des Plantes, il y a installé un cabinet de curiosité qui a servi de base au premier Musée de l’Homme.

C’est d’ailleurs ce côté un peu glauque qu’on retrouve surtout aujourd’hui, que ça soit dans les reconstitutions ou dans les utilisations du mot: on pense au livre de Guillermo del Toro, glauque à souhait et qui a l’air franchement coolos (y’a une vidéo sympa là). Des musées entiers sont dédiés à des tentatives de reproduire un gros cabinet de curiosité moderne, comme le Museum of Jurassic Technology – le MuCEM, même, a décidé de mettre en place une petite salle façon cabinet de curiosité.

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Avec cette horreur dedans. (wikimedia commons)

Bibliographie/Webographie

  • Faut absolument aller zieuter le beau boulot qui a été fait par l’Université de Poitiers et l’Espace Pierre Mendes France sur Curiositas. Voilà. C’est dit.
  • Pour les passionnés de musées, aller lire l’article Cabinets de Curiosités, aux origines des musées de Josette Rivallain pourrait être sympathoche aussi. Ceux qui sont intrigués par les John Tradescant, il y a aussi une chouette petite expo virtuelle par là.
  • De façon générale, il y a l’excellentissime Le géant, la licorne et la tulipe de Antoine Schnapper – c’est juste par là ! C’est, en gros, une intro cool au concept via les exemples français du XVIIe.

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