…Le surnom de « Douanier » de Henri Rousseau a été utilisé pour le tourner en ridicule?

Dans deux jours s’ouvrira au Musée d’Orsay l’exposition Le Douanier Rousseau. L’innocence archaïque. – elle s’achèvera au 17 juillet et j’y irai probablement parce que la gratuité pour les moins de 25 ans ressortissants de l’Union Européenne, c’est cool, quand même.

C’est, mine de rien, une chouette occasion pour commencer à parler d’art ici – et pour avouer que, grosso modo jusqu’à mes vingt ans, je pensais que « Douanier » était le véritable prénom de Henri Rousseau, que ses parents étaient des gens pas sympas et que ce pauvre petit avait probablement morflé dans la cour de récréation.

(vous avez le droit de vous moquer de moi)

Elle est colossale, l’influence du Douanier Rousseau sur notre culture. En vrac, je mentionnerai le fait qu’il est compté dans les inspirations pour les décors de Kirikou et de Madagascar, qu’il est à l’origine d’un des plus grands hits de la Compagnie Créole, qu’il est mentionné dans le Lemon Incest de Gainsbourg (cherchez – un indice: c’est en verlan) et, plus sérieusement, qu’il est l’un des plus grands représentants de la peinture naïve et que Picasso conservait précieusement l’un de ses tableaux. L’exposition à Orsay comptera également des Seurat des Delaunay et des Kandinsky, qu’il aurait grandement influencé – et la présentation du propos de l’exposition nous en parle comme du « père de la modernité ». Puis ses jungles font rêver, quand même – comme des illustrations d’un livre d’aventures. C’est probablement le plus grand hommage qu’on puisse lui faire, au Douanier: il nous fait rêver. Laurent Wolf (pas le DJ) dans l’article « Le Douanier Rousseau: un mythe artistique » indique que « l’exotisme de l’œuvre du Douanier ressemble à celui de Jules Verne ». C’est assez évocateur en soit.

On va faire une brève présentation, quand même. Henri Rousseau, dit le Douanier, est né en 1844, mort en 1910. Issu d’un milieu modeste, il a étudié le droit, travaillé dans un poste d’octroi. Formidable autodidacte, il aurait été grandement influencé par les récits de militaires revenus de l’expédition française au Mexique et des visites très régulières au Jardin des Plantes (inauguré en 1860) – ses peintures enfantines étaient de grandes habituées du salon des indépendants. Sur la fin de sa vie, il était proche d’un grand nombre d’artistes (en vrac: Picasso, Apollinaire, Jarry, Gauguin et Toulouse-Lautrec, et tout un tas d’autres). A 49 ans, il a décidé de se consacrer uniquement à sa peinture – et il est mort à 66 ans, de la gangrène. Et c’est pas sympa, la gangrène.

Sauf que, pendant le plus clair de sa carrière artistique (de son vivant), il a été régulièrement mis à bas par la critique.

Comprenez: il n’avait pas de formation académique… ses peintures de jungle manquaient cruellement de réalisme… son style avait un côté enfantin… la perspective était très accessoire dans son oeuvre… En somme, il avait un côté « maladroit », et, bien sûr, naïf. Seuls les peintres d’avant-garde semblaient lui donner un quelconque crédit. Le très chouette bouquin L’Aventure de l’art au XIXe siècle, qui raconte un siècle de création sous la forme de faux articles de presse, lui attribue cette description: « un charmant huluberlu ». C’est à la fois adorable et condescendant – comme son principal surnom, à vrai dire.

Le tout ne partait pas d’un mauvais sentiment, pourtant. C’est Alfred Jarry qui lui aurait donné ce titre de « Douanier », le jour où il aurait appris qu’il travaillait à un bureau d’octroi – et je sais pas pour vous, mais moi, j’aurais été flattée si Alfred Jarry m’avait donné un surnom, n’importe lequel. Problème? La critique et les détracteurs en eurent vent – et y trouva une définition parfaite de cet homme à la peinture maladroite et presque amateur.

Pour eux, il n’était que cela: un douanier (plus ou moins – Jarry avait fortement caricaturé sa fonction exacte), dont la seule formation provenait de l’observation des tableaux du Louvre (il obtint sa carte de copiste en 1881, lui permettant de reproduire les oeuvres pour en apprendre). Il se disait « élève de lui-même » et peignait sur son temps libre: non seulement la critique rappelait constamment son emploi, mais elle le qualifiait aussi de « peintre du dimanche ». Pas un professionnel de l’art. Tout juste quelqu’un qui prend un pinceau quand il a quelques minutes de libre, et trouve son gagne-pain ailleurs – un sombre amateur qui prétend exposer aux côtés des grands. Pour reprendre les mots de L’Aventure de l’art au XIXe siècle: « Il est un modeste employé de l’octroi, auquel ses supérieurs accordent quelques loisirs afin qu’il puisse s’adonne à sa passion de la peinture ». Sympa, hein?

Il n’était pas « Henri Rousseau » comme l’auraient été « Pablo Picasso » ou « Paul Gauguin » – tout comme, si ce dernier n’avait jamais abandonné son emploi de courtier en bourse en 1882 pour circonstances économiques médiocres, aurait pu être surnommé le « Courtier en Bourse Gaugin ». Ce qui sonne moins bien. Quand même. Peu importait, aux yeux d’une critique parfois féroce, qu’il ait exposé dès 1886 au Salon des Indépendants – un an à peine après la location de son premier atelier. En 1893, il abandonna son poste au bureau d’octroi – mais, pour beaucoup, la naïveté de sa peinture faisait toujours amateurisme.

La reconnaissance totale ne vint qu’au tout début du XXe siècle. L’amateur eut droit à une colossale exposition au Grand Palais en 2006 (Jungles Urbaines), ses oeuvres ont intégré entre autres le MoMA de New York et le Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg: pas mal, hein? Pour un douanier. Ce surnom resta, et à l’ironie succéda une forme de tendresse – après tout, son ami Apollinaire rédigea à son propos un texte nommé « Le Douanier » dans Les Soirées de Paris… Une sorte de symbole d’un préjugé dépassé.

Bibliographie

  • Puisque je suis une victime de la société de consommation, j’achèterai probablement le catalogue de l’exposition Le Douanier Rousseau. L’innocence archaïque. après ma visite au Musée d’Orsay… J’éditerai donc cet article pour vous dire s’il est aussi chouette qu’il en a l’air ! (et puis aussi, pourquoi pas, pour faire quelques petites éditions de l’article et ajouter des précisions)
  • Vous pouvez jeter un oeil ici au très sympathique (et rapide à lire !) article « Le Douanier Rousseau: un mythe artistique » par Laurent Wolf (toujours pas le DJ). Une excellente introduction, parue à l’occasion de l’exposition de 2006 au Grand Palais
  • A mentionner aussi: le très beau Le Douanier Rousseau par Nathalia Brodskaya – d’abord parce qu’il est extrêmement bien illustré, ensuite parce que c’est une mine de connaissances sur le monsieur. Vous pouvez en consulter des extraits ici grâce à Google Books !
  • J’ai aussi largement consulté Le Douanier Rousseau: naïf ou moderne? de Isabelle Cahn, très accessible, très bien expliqué, lui aussi une véritable mine d’or !
  • De façon plus générale, je glisse un mot en faveur de l’une de mes bibles… L’Aventure de l’art au XIXe siècle, sous la direction de Jean-Louis Ferrier, publié chez les éditions du Chêne. Il existe en colossal volume broché, mais aussi dans un très chouette poche. Foncez si vous pouvez le trouver. Il est cool.

En illustration: Le Rêve de Henri Rousseau. En partie parce qu’il y a une madame toute nue, et surtout parce qu’il est sublime.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *