…Le film le plus rentable de tous les temps est un film pornographique?

 

Il s’en passe, des choses étranges, quand on traîne trop longtemps sur Netflix. Moi, quand je me perds dans les tréfonds de Netflix, je regarde des documentaires sur la pornographie.

(même que c’est intéressant) (vraiment) (ne me jugez pas) (s’il vous plaît)

Jusqu’à cette soirée d’errance, j’étais intimement persuadée que le film le plus rentable de tous les temps était l’une des entrées des listes officielles de plus gros succès mondiaux en salle. Genre… Autant en Emporte le Vent. Ou Avatar. Ou Titanic. Des films dont on parle constamment et qui se retrouvent portés au rang de légende en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Star Wars », qui pullulent de produits dérivés et arrachent des regards stupéfaits à vos amis quand, comme pour tester la solidité de votre relation, vous avouez enfin que non, vous ne l’avez pas vu. Mais non. Le film le plus rentable de tous les temps l’est presque en secret. Et pourtant, il aurait de quoi frimer. Budget: 25 000 dollars. Revenu (théorique, et sujet à caution): 600 millions.

600. Millions. Pour 25 000 dollars.

Et là (si vous n’avez pas lu le titre – mais vous avez certainement lu le titre, alors je fais tout ça pour rien) vous vous demandez: mais quel est ce chef d’oeuvre inconnu du septième art ?! Quelle est cette merveille ? Pourquoi tant ? Comment ? Et bien, le « chef d’oeuvre » en question est tabou : il s’agit de Deep Throat. Un film pornographique américain de 1972 réalisé par Gérard Damiano (crédité « Jerry Gerard »), produit par Louis Peraino ( « Lou Perry » ) et mettant en scène Linda Lovelace (le pseudonyme de Linda Susan Boreman). Le film qui a ouvert la porte à la notion de « porno chic » et provoqué plusieurs petites révolutions.

Revolution n°1: il comportait un scénario, chose rare à l’époque. Je vous vois déjà lever les yeux au ciel, et sachez que… vous avez tout à fait raison. Je vous la fais rapidement: une femme est incapable d’avoir un quelconque plaisir pendant des rapports sexuels, elle consulte un médecin, le médecin l’informe que c’est parce que son clitoris se trouve au fond de sa gorge, et vous pouvez deviner la suite. Pas grand chose de plus. Nous passerons sur toute véracité médicale du propos – le scénario n’a, de toutes façons, jamais été la grande priorité du film pornographique. (et ceux qui vous disent le contraire mentent !)

Revolution n°2: Le principal sujet étant le plaisir de la femme (enfin… d’une certaine façon, je suppose ?) et le ton demeurant humoristique, le film contribua à briser de nombreux tabous sur la sexualité et, dans le monde libéré des années 1970, contribua à la libération des moeurs aux Etats-Unis et propulsa sa vedette, Linda Lovelace, au rang de star ! Le gouvernement (bien sûr) tenta d’endiguer le phénomène et de renforcer ses lois anti-obscénité – mais la mode était née, le public voulait voir la sensation, et l’emprisonnement de Harry Reems (qui incarnait le médecin) ne fit que provoquer des scandales et des revendications de la liberté inhérente au métier d’acteur.

Les Etats-Unis entiers se ruèrent en salle pour aller voir Deep Throat – un peu comme on effectue une revendication politique. Les 600 millions furent estimés par le FBI lui-même, qui avança également le chiffre de non moins de 100 millions en argent comptant: quand les salles reçurent interdiction de diffuser le film, le bénéfice possible était tel qu’elles continuèrent, clandestinement, au nez et à la barbe des autorités. Le film bénéficie d’une bande-son entière pour ses 61 minutes: chaque copie se vend aujourd’hui à au moins 300$ ! Ont été photographiés à des diffusions de Deep Throat des personnalités telles que Jackie Kennedy – Martin Scorsese, Brian De Palma et Truman Capote avouent également être allés voir le film. Bob Hope, quant à lui, eut cette sentence désormais célèbre: « Mais oui, je suis allé le voir, je croyais que c’était un documentaire sur la vie des girafes… »

Si vous souhaitez vous cultiver en regardant directement la bête, en revanche, le film est à prendre avec des pincettes. Des doutes entourent en effet les circonstances du tournage de six jours… Linda Susan Boreman a déclaré avoir subi de nombreuses maltraitances et pressions, considérant que chaque spectateur la regarde être violée. A bon entendeur, salut.

PS: Les plus mauvaises langues d’entre vous me diront que le plus gros score au box-office est effectivement détenu par Avatar, avec un revenu de 2,787,965,087 dollars (oui, ceci était un copier-coller honteux depuis la page wikipedia…), mais le budget officiel est de 237 millions de dollars. Nous parlons ici de film le plus rentable: Avatar a remporté un petit peu plus de onze fois son budget initial… et Deep Throat 24 000 fois. Un meilleur investissement, l’air de rien ! Et une victoire à plate couture, même si les chiffres de revenus peuvent avoir été estimés très largement par le FBI…

Filmographie

  • Inside Deep Throat, reportage de 2005 de Fenton Bailey et Randy Barbato. 1h30, et passionnant – la plupart des informations de cet article en proviennent plus ou moins directement.
  • Si le biopic Lovelace n’est sûrement pas le meilleur projet de la carrière de l’actrice Amanda Seyfried, ce film de 2013 de Rob Epstein et Jeffrey Friedman vaut quand même un petit coup d’oeil et introduit à une autre histoire du cinéma.

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