…La première colonie anglaise en Amérique du Nord a mystérieusement disparu ?

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La colonie anglaise de Roanoke, installée sur l’île du même nom, en Caroline du Nord, fut la première véritable tentative britannique d’installation en Amérique du Nord. Etablie par Sir Walter Raleigh pour le compte de Elisabeth Iere dans les années 1580, elle avait tout pour prospérer. Sauf que non. Elle s’est littéralement évanouie dans la nature – en ne laissant pour seule trace que le mot « Croatoan » gravé sur un poteau. Aujourd’hui encore, elle est considérée comme « La Colonie Perdue » – et les raisons de sa disparition sont inconnues.

Il n’y a pas grand chose de plus cool que les légendes urbaines – surtout quand elles sont fondées sur des réalités historiques. Celle de la colonie anglaise de Roanoke et de ce « Croatoan » mystérieux a fait son petit bout de chemin dans la culture populaire. Dans la série Supernatural, la disparition de l’île est causée par une sorte de virus démoniaque (…spoilers?). Chez Stephen King et son Storm of the Century (à la fois un roman et une mini-série), c’est bien sûr aussi la faute à un démon (parce que c’est Stephen King, et à ce stade on peut même plus parler de spoilers). Roanoke a aussi eu droit à sa mention dans les DC Comics (aussi dans le rayon « démon ») et dans le Marvel Universe – et aurait été, selon la série « Blue Bloods » de Melissa de la Cruz rasée par des vampires. Parce que pourquoi pas. La pièce de théâtre The Lost Colony par Paul Green est également fondée sur ces évènements – et est jouée tous les ans sur l’île en question.

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La subtilité selon DC Comics

Mais revenons à nos moutons.

Avant d’être un prétexte de rêve pour des auteurs adeptes de surnaturels, Roanoke était un projet solide. Sir Walter Raleigh disposait à l’époque de sa fondation d’une autorisation officielle de la reine pour établir une colonie en Amérique du Nord sous un délai de dix ans – dans le but clair de mettre au profit de l’Angleterre les richesses du nouveau monde et d’organiser des raids contre les navires et campements espagnols (parce que oui, c’était la guerre entre l’Espagne et l’Angleterre – mais c’est un autre sujet). Dès 1584, Raleigh avait envoyé une expédition sur le territoire dans le but de déterminer une position idéale pour l’établissement en question. Cette expédition, dirigée par Phillip Amadas et Arthur Barlowe, avait réussi à déterminer un périmètre idéal dans l’actuelle Caroline du Nord (mais à l’époque un bout de la Virginie, nommée ainsi en hommage à Elisabeth Iere, la Reine-Vierge), et était entrée en contact avec les populations indiennes voisines.

Tout allait bien jusque là – et dès le printemps suivant, plusieurs vétérans anglais furent envoyés sur place pour construire une base militaire, donc uniquement composée d’hommes. La région était riche en ressources, aucune raison d’échouer, si…? Et pourtant cette première tentative fut un véritable désastre. Les vivres initialement apportés avaient été en grande partie ruinés pendant le voyage. Les échanges avec les populations amérindiennes furent bientôt impossibles, comme elles aussi arrivaient à court. Ralph Lane, qui dirigeait le peuplement, commença à craindre un assaut autochtone profitant de leur position de faiblesse – et rasa lui-même leurs villages en 1586. Tout ça pour quoi ? Pour que tous les colons sur place, affamés, décident de rentrer au bercail en profitant du passage opportun de Francis Drake de retour d’opérations contre les espagnols, une semaine plus tard à peine. Une quinzaine d’hommes restèrent en Virginie (et retrouvent le campement vide), comme ils étaient occupés à explorer la région. Tout seuls. Misérables. Abandonnés.

Le fait qu’ils avaient tous disparus quand un nouveau bateau plein de colons se pointa un an plus tard avec une toute nouvelle expédition aurait potentiellement dû leur mettre la puce à l’oreille – mais hé, c’était assez relou de voyager sur une telle distance à l’époque, alors ils n’allaient pas abandonner en si bon chemin. L’objectif avait changé à l’époque. 115 colons, dont 18 femmes, étaient du voyage – les hommes étaient principalement des fermiers et des artisans, signe clair qu’il ne s’agissait plus de construire une base militaire mais de peupler durablement le territoire. Le projet était initialement de s’installer sur la baie de Chesapeake après avoir retrouvé les 15 abandonnés, mais, contre toute logique, John White, chef de l’expédition et futur gouverneur, décida de rester sur l’île après avoir constaté qu’il n’y avait plus de signe de vie de leurs prédecesseurs (enfin, ils ont trouvé un seul et unique squelette – mais c’est pas exactement un signe « de vie »). Sa petite-fille vit le jour le 18 août 1587, un mois après leur arrivée: Virginia Dare est le tout premier enfant anglais né sur le sol des futurs Etats-Unis, et fut elle aussi nommée après la reine.

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Vous voyez tous ces gens ? Bah ils ont disparu. (Sinon, c’est le baptême de Virginia)

John White, lui, partit un mois plus tard pour l’Angleterre en abandonnant derrière lui les autres colons et sa petite-fille, afin de demander du matériel de construction et de nouveaux colons à la mère-patrie. Quand il revint en 1590, retardé par l’attaque de l’Invincible Armada, la colonie avait disparu sans laisser d’autre trace que le mot « Croatoan » gravé sur un poteau, et « Cro » gravé sur un autre. Les maisons et les fortifications avaient été démontées, contredisant l’hypothèse d’un massacre sur place ou d’un départ précipité. Pour toutes ces raisons, et comme White avait laissé pour instruction de graver une croix maltaise sur un arbre au cas où un drame arrivait à la colonie, il supposa que la colonie s’était contentée de déménager pour l’actuelle île de Hatteras, à l’époque effectivement nommée « Croatoan ». Il fut cependant incapable de partir à leur recherche, comme une gigantesque tempête se déclencha inopinément et l’obligea à quitter le territoire le jour suivant.

Les expéditions ultérieures échouèrent à retrouver la colonie, ou toute trace de celle-ci.

(Imaginez une musique ultra-dramatique et ultra-sinistre juste là)

Il fut longtemps supposé que cette colonie avaient été massacrée par la tribu du chef Powhatan (Oui – celui de Pocahontas, mais en moins cool). Le Capitaine John Smith (Oui – celui de Pocahontas aussi, et en beaucoup moins cool aussi) appartenait en effet à la colonie qui fut installée à Jamestown en 1607, et il aurait obtenu de l’homme lui-même l’aveu de la disparition de la Colonie Perdue – une théorie également rapportée par William Strachey, secrétaire de la colonie, quelques années plus tard. Des ré-examinations récentes affirment cependant que si des expéditions de Powhatan ont eu lieu, elles ne concernaient en rien ce campement. D’autres théories supposent que les colons se sont petit à petit intégrés aux populations autochtones, d’autres accusent bien entendu l’Espagne. Une série de pierres retrouvées entre 1937 et 1941 porteraient le récit des voyages des colons et de leur mort, gravé par Eleanor Dare, la mère de Virginia – mais ces pierres sont généralement considérées comme fausses. Un autre problème? L’érosion de la côte rend toute recherche archéologique extrêmement difficile: le mystère autour de la colonie pourrait très bien ne jamais être tout à fait levé.

Et puis il y a la théorie des démons. Ou des vampires. C’est cool aussi, les vampires.

Bibliographie & Webographie

  • Les Américains, tome 1: 1607 – 1945, naissance et essor des Etats-Unis est une histoire ultra-synthétique mais vachement bien fichue de tout le nord du continent – et ça c’est cool. Si vous avez besoin de contexte pour cette histoire, vous y trouverez tout ce que vous pouvez espérer, et même un peu plus.
  • Les fausses-pierres de Eleanor Dare peuvent être vues sur cette page web, avec un résumé de leur histoire et de chouettes photos – mais tout est en anglais.
  • Pour les anglophones aussi, il est possible de lire une partie de l’histoire de cette colonie sur Google Book, par ici et par Karen Ordahl Kupperman.
  • La même avec Roanoke: Solving the Mystery of the Lost Colony, par Lee Miller.

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