La braguette au XVIe siècle: accessoire de mode, symbole de virilité, garde-manger.

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« Portrait d’homme qui a quelque chose dans la poche, ou qui est très heureux de vous voir » (Bronzino, Portrait de Guidobaldo II della Rovere, 1531-32)

Paris, an de grâce 1467 – un rageux, assis à son bureau, fait crisser sa plume parce qu’il n’y a p’lus d’jeunesse et s’offusque des « hommes vestus plus court qu’ils n’eurent oncques fait. Tellement que l’on voit la façon de leurs culs et de leurs génitoires » après avoir croisé une cohorte d’étudiants de la Sorbonne. L’ami messire Mathieu de Coucy, bourgeois, chroniqueur, est peut-être sympathique au demeurant, mais autant dire qu’il n’est pas fou-fou de mode. Les pourpoints courts sur hauts-de-chausse moulants ? Meh – très peu pour lui. Après tout, quand tout le bas de la tenue fait moule-bite, il y a des sourcils sarcastiques à lever. Il ne sait pas alors qu’il assiste à l’un des épisodes de l’avènement d’une grandiose invention de la Renaissance: la braguette.

Dire que la Renaissance a changé deux-trois trucs en Europe Occidentale serait, probablement, un euphémisme – en vrac on pourrait parler de l’imprimerie, du Nouveau Monde, de la position de la Terre dans le ciel, de la philosophie, de l’humanisme. Dire que la Renaissance a révolutionné la sexualité, aussi: nous ne sommes pas très loin, à l’aube du XVIe siècle, des maîtresses de François Ier. La frénésie artistique européenne et les premières guerres d’Italie de Charles VIII (1494-1497) ont rapporté de nos voisins transalpins une vraie redécouverte de l’Antiquité gréco-romaine et de son amour des gens à poils ou quasi-à-poils son hédonisme – et surtout une fois la paix venue, les corps s’expriment de nouvelles façons en concordance. Adieu les tuniques de papa et papy. Adieu les contraintes. On s’exhibe dans la joie et la bonne humeur dans une redécouverte avide de la beauté des corps C’est un vrai choc de générations qui se met en place au courant du siècle. La France est peut-être en retard de quelques années, mais elle n’a pas raté la révolution culturelle.

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« Mais si, Maman, puisque je te dis qu’un legging EST un pantalon » (Pinturicchio9ème fresque de Pie II, Libreria Piccolomini, 1502-1507)

Mais dans cette furieuse libération, il y a quand même deux-trois petits trucs qui coincent. Certes, la peinture et la statuaire ont libéré l’amour du boule des hommes – qui n’est, après tout, pas un organe sexuel – mais, au-delà des fesses, il y a le problème des vrais organes génitaux. Le marbre antique a, après tout, toujours été plutôt raisonnable (et minus) dans le domaine – alors il convient de trouver un moyen de cacher sans se contraindre. Petit à petit émerge un tout nouvel accessoire: une sorte de bourse. On se l’attache au haut-de-chausses, par des loquets, puis par des aiguillettes, et on y loge tout ce qui pourrait être un peu trop « risqué ». Braye, bayette, braguette… les noms sont multiples, et on sait pas trop s’ils viennent des braies de Asterix le gaulois ou du bas latin « braca », poche – dans tous les cas, la pratique est direct inspirée des hommes d’armes allemands qui, à la façon des sportifs de haut niveau aujourd’hui, s’équipent de coquilles pour sécurité, alors métalliques (et garnies d’une éponge) puis en cuir (et toujours garnies d’une éponge). L’usage se répand tel la syphilis chez les maîtresses de François Ier. Bientôt, dans les rues de toute l’Europe, seuls les hommes d’Eglise, les maîtres d’universités et les membres de la justice, tous à cause de l’uniforme, portent encore la robe. Toutes les couches de la société s’y mettent: du paysan à Charles Quint.

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Notons le chien stratégiquement placé pour attirer l’attention là où il faut. (Seisenegger, L’empereur Charles Quint avec un molosse, 1532)

Et bien sûr, comme tout accessoire, celui-ci prend de l’ampleur. Au figuré, comme on lui donne de plus en plus d’importance en le décorant de rubans, de perles, de dorures, parfois de joyaux; littéralement, comme on multiplie la taille du rembourrage dans un jeu très direct de « qui a la plus grosse » sans jamais rien montrer. La technologie débarque aussi: et voilà qu’on peut loger à côté de son penis « mouchoir, monnaie, et même fruits que l’on y fait mûrir pour les offrir, bien tièdes, en un geste à la limite de l’érotisme, à des dames nullement effarouchées, tant s’en faut ! » (Colette Gouvion). Oui oui. Rabelais compare celle de Gargantua à une « corne d’abondance », pour la taille comme pour la déco et le contenu – avant de plaindre les femmes qui se laisseraient leurrer pour ne constater qu’elles ne sont finalement que « pleines de vent », ces braguettes. Est à noter qu’une ordonnance royale française de 1563 finit par réglementer les dimensions des braguettes, puisqu’il devenait possible d’y planquer une arme (si votre kiff à vous c’est le moyen-françois, c’est la cote F-46826 (2) de la BNF) – c’est dire. Ce qui devait sauver la décence se met tout à coup à faire scandale en soulignant de manière grotesque la virilité – et voilà Montaigne qui s’indigne dans ses Essais sur un « vain modèle » qui « accroit l[a] grandeur naturelle par fausseté et imposture ».

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Maillot probablement interdit à la piscine municipale (Braguette, exposition « La mécanique des dessous », Arts Décoratifs, Paris, 2013)

Les braguettes, sous cette forme, sortiront du devant de la scène avec les Valois – et furent méchamment lattées par la contre-réforme. On en revit quelques unes sous les Lumières, plus discrètes, mais la Révolution eut leur mort avec la mort des « culottes ». Quand elle revint, la braguette, ce fut sous la main de George Bryan Brummel, papa du dandysme, qui la planqua bien comme il faut sous des boutons – il s’agira dès lors de loger plus que de frimer-sa-race. On ne la revit plus que très ponctuellement, toujours pour en ricaner allègrement. Coucou, Batman de Schumacher. Tu venais probablement du XVIe siècle, après tout.

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Bibliographie

  • Mon amour éternel à Braguettes: une histoire du vêtement et des moeurs, de Colette Gouvion. Beau-livre. Ecriture coolos. Croustillant. Que demande le peuple. Oh, et ça a été la principale source ici, aussi.
  • Elle était invitée dans cette émission de Europe 1 aussi. C’est café découvertes, avec aussi Khadiga Aglan, Farid Chenoune et Serge Hefez aussi, pour parler, bah, braguette.
  • On peut lire des bouts d’une publication d’un colloque sur « Paraître et se vêtir au XVIe siècle » par là, grâce à l’ami Google Books.
  • Je pleure de pas en avoir le catalogue, mais le musée des Arts & Métiers nous a fait l’aumône de bouts de publications sur son expo de 2013 La Mécanique des Dessous juste par là

2 réflexions au sujet de « La braguette au XVIe siècle: accessoire de mode, symbole de virilité, garde-manger. »

  1. Ah cette époque m’a toujours fait rire car les hommes avaient un peu l’air ridicules avec leurs pantalons moulants mais l’histoire des braguettes c’est pas mal du tout !! 🙂

    • Après avoir commenté ton blog, j’ai réalisé avec horreur que je n’avais jamais répondu à ce commentaire D: Je suis désolée !
      C’était une haute époque de ridicule pour la mode masculine ! On en parle assez peu mais elle est parfois encore plus épique que tout ce qui a bien pu se passer pour les femmes… Je pense faire un autre article autour de ces sujets là un de ces jours, mais oui, c’est toujours assez ridicule et hilarant 😉

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