…Il existe 21 façons différentes de mourir chez Shakespeare?

En matière de fins tragiques, le théâtre français est on-ne-peut plus prude. La décence (au milieu de tout un fatras d’autres règles) veut que le héros aie la politesse de quitter la scène pour pousser son dernier souffle. Pour ne pas choquer les bonnes moeurs, pour laisser la part belle à l’imagination, pour économiser sur le budget, pour ne pas provoquer de réactions de fureur dans un public un petit peu trop impliqué par ce parangon de l’imagination… les raisons sont multiples. Dire que les anglo-saxons ont fait d’autres choix en matière de mise en scène serait un euphémisme. Dire que Shakespeare a kiffé, plus que tout, mettre en scène les fins de ses personnages, en serait un encore plus gros. Les scènes les plus sanglantes étaient présentées avec le plus grands des réalismes, avec une volonté de divertir un public venu, en partie, pour qu’on lui en mette plein les yeux (et pour siroter sa bière en bonne compagnie dans le Globe) – et, au fur et à mesure des pièces du Barde, c’est une surenchère constante qui se met en place… pour garder un petit peu de surprise.

Voir quelqu’un se faire poignarder une fois, c’est sympa. Autant dire que si le pote Willy avait gardé la même formule pour les 74 (je la refais: SOIXANTE-QUATORZE) scènes de morts, et bah, son public (et gagne-pain) aurait fini par grave se faire chier. Les anglais sont un peuple assoiffé de sang. Et aussi nos plus chers voisins. Bisous bisous. Toujours est-il: cette inventivité a donné lieu à pas moins de 21 façons de pousser son dernier souffle différentes. (Le chiffre varie selon les interprétations, bien sûr. C’est pas si simple et si clair, Shakespeare, hein.)

Même qu’on va en détailler dix, juste pour le fun.

I -Poignardé  Et là vous vous dites « oh la nulle, elle a choisi la moins originale ». Oui. Mais non. Certes, on trouve chez Shakespeare de bon vieux coup de couteau / épée standards: Mercutio, Tybalt, Paris, Juliette y passent tous dans Romeo et Juliette (hum… spoilers? désolée), Emilia, Roderigo Othello dans Othello, pratiquement tout le monde dans Macbeth… Les exemples ne manquent pas. Mais quelques uns attirent l’attention, comme si ce bon vieux Shakespeare avait cherché à redorer le blason du coup de couteau bien placé. Mention à ce bon vieux Jules dans Jules César qui, bien sûr, ne saurait se contenter d’être poignardé une seule fois. Mais dans Titus Andronicus, et bien… comment dire que Chiron et Demetrius sont poignardés, puis cuisinés et servis en tourte par Titus à Tamora…? Toujours dans la même pièce, Lavinia, quant à elle, voit sa langue et ses mains coupées avant d’être poignardée (comme si c’était encore utile à ce stade). Tant qu’à faire.

II – Manque de sommeil Cette mort-là a lieu dans Macbeth, et n’est autre que celle de Lady Macbeth elle-même. Après le meurtre de Duncan, et de nombreux autres orchestrés plus ou moins directement par elle-même afin de garantir que son époux conserve le trône, elle est prise de crises de somnambulisme, tourmentée par sa conscience. Si sa mort n’est pas directement mentionnée, elle semble être due au manque de réel repos, comme son sommeil se trouble de plus en plus – ce qui la conduit à un suicide indéterminé. Pensez-y à la prochaine insomnie. Pensez-y.

III – Rendu aveugle *puis* mort de choc C’est une mort à la con. Oui. Parce que ce pauvre Comte de Gloucester meurt concrètement de joie. Dans les incroyables imbroglios politiques de la pièce, il avait pourtant vu ses yeux arrachés. Désespéré, persuadé de la mort de son fils, il demande à ce dernier (à ce moment là déguisé et incognito, y compris de son père) de le conduire au bord d’une falaise pour mieux s’en jeter et mettre fin à son existence. Son fils, incapable de s’y résoudre, lui annonce qu’il a effectivement exaucé son souhait mais qu’il a miraculeusement survécu à la chute. C’est plus tard dans la pièce que, apprenant que son fils n’a jamais été mort, il meurt… de joie. Tout ça pour ça.

IV – Coeur brisé Nous en revenons à Roméo et Juliette. C’est la fin tragique de Lady Montaigu, incapable de se remettre de l’annonce de la disgrâce et de l’exil de son fils unique. Elle se laisse lentement mourir, le coeur brisé, sans le voir revenir, et mourir à nouveau. Et oui. C’est affreusement triste. Parenthèse poétique. On reprend avec la cruauté gratuite et improbable.

V – Démembré, puis jeté au feu Avec Lavinia dans Titus Andronicus, une autre mort qui nous fait nous demander si la deuxième partie était réellement nécessaire. C’est, dans la même pièce que la première par ailleurs, la fin tragique de Alarbus, fils de Tamora. Ce rôle muet prend cher. Il est sacrifié par Titus, en vengeance de la mort de ses propres fils à la guerre – ce qui entraîne un bon nombre d’autres évènements, comme Tamora et ses deux fils survivants jurent de venger cette mort injuste et cruelle. Cette pièce est juste affreuse.

VI – Mort de faim, enterré jusqu’au cou Probablement l’une des plus cruelles du lot. Toujours dans Titus Andronicus (le saviez-vous? En 2014, cinq personnes se sont évanouies pendant la représentation de cette pièce au Globe, à Londres). C’est la mort de Aaron, un maure (charmant terme très usité à l’époque), entretenant une relation avec Tamora. C’est pas vraiment un type sympa, hein, mais quand même… Dans le bain de sang qui achève la pièce (parce que vraiment, comment cette pièce pourrait-elle s’achever, sinon ?!), Lucius, fils de Titus proclamé empereur, décide de venger la mort de son père en prenant des actions musclées comme tous ceux qui y ont contribué. Et enterre l’amant de Tamora jusqu’au cou. Pour le laisser mourir de faim. Lentement. Très. Lentement. (Ok, scientifiquement, il est plus probable qu’il meure de soif que de faim – mais ne contrarions point la littérature, jeunes gens.)

VIIDécoupé en petits morceaux C’est le sort réservé à Coriolanus dans la pièce du même nom. Et si vous avez besoin de visualiser un petit peu, Coriolanus a été joué par Tom Hiddleston à la Donmar Warehouse en 2013-2014 (avec Hadley Fraser aussi, dans le rôle de Aufidius, j’aime beaucoup Hadley Fraser ok) (tout ça pour dire que c’est du gâchis de tailler Hiddleston en pièces). La pièce est politique au possible (autant dire que je n’entrerai pas dans les détails) – mais la fin est spécialement sanglante, comme Coriolanus, alors que tout semble enfin à peu près résolu se met en route pour mettre un terme au conflit volsque/romains qu’il a lui-même attisé… Et est assassiné par des conjurés réunis par Aufidius (principal général volsque) sur la route. Et découpé en petits morceaux. C’est con, hein. Si près du but.

VIII – Absorption de charbons brûlants Elle est incongrue, la mort de Portia dans Julius Caesar. C’est techniquement un suicide – c’est probablement le dernier sur la liste de tous ceux qui pourraient être éventuellement envisagés. Je veux dire… pourquoi… L’épouse de Brutus, désespérée de l’absence de son époux, avale littéralement des charbons brûlants pour mettre fin à ses jours. Juste… comme ça.

XIX – Disparaît C’est le fou du Roi Lear qui s’évapore tout simplement. Une fin qui correspond de façon générale au rôle récurrent du fou dans les pièces de Shakespeare – une présence à valeur de « comic relief » qui apparaît toujours aux moments les plus tragiques, sous divers avatars: les gravediggers un peu bouffons de Hamlet, le porter de Macbeth qui surgit après l’assassinat du Roi… Ce sont également des personnages qui incarnent un lien avec le public, s’y adressent directement, brisent le quatrième mur et appartiennent à un autre monde entre la fiction et la réalité – à la façon de Puck dans A Midsummer Night’s Dream. Et, parfois, comme le fou du Roi Lear, il s’évapore simplement de la fiction, comme pour rejoindre définitivement la réalité et quitter la pièce. Ultime compagnon de Lear, il l’abandonne purement et simplement à son triste sort – après l’avoir allègrement moqué. Parce que c’est un type sympa comme ça.

X – Sort, poursuivi par un ours De loin la meilleure des morts Shakespearienne. Ou, tout du moins, celle qui questionne le plus. Shakespeare prévoyait-il de faire monter un véritable ours, dressé comme on en trouvait tout près de ses théâtres, sur scène pour plus de spectaculaire? Un acteur se devait-il de porter un costume d’ours? Le mystère demeure. En tous cas, la didascalie existe, et a une classe folle. Comme pour se débarrasser d’un personnage devenu inutile (Antigonus, dans The Winter’s Tale), Shakespeare convoque un ours venu de littéralement nulle-part qui entre en scène, poursuit le pauvre homme, et sort avec lui, probablement vers une mort certaine. Juste, comme ça. Juste parce qu’il peut. En tous cas, la simple indication scénique « Exit, pursued by a bear » a eu sa petite influence dans la culture populaire… Et je mentionnerai les chouettes petites bandes dessinées de Mya Gosling, qui s’est amusée à mettre en face du légendaire ours d’autres personnages Shakespeariens:

Webographie

Parce que je vous épargnerai la liste de toutes les pièces de Shakespeare, voilà tout juste quelques chouettes articles pour approfondir un petit peu le sujet. C’est cadeau.

  • Pour les anglophones: le Telegraph nous annonce un truc bien kiffant: la préparation d’une pièce de théâtre réunissant en une seule les 74 scènes de morts de Shakespeare, The Complete Deaths. Ca sera pour mai 2016 au Northampton Royal et Derngate Theatre, puis au Brighton Festival, puis en tournée dans tout le Royaume-Uni, et ça va être d’une rare violence. Au passage: évitez de cliquer sur le lien si vous avez le coeur mal accroché. Il y a une charmante photo de Lavinia dans Titus Andronicus, et comment dire que les trucages de ses mains tranchées est… réaliste…? C’est par ici !
  • Si vous voulez avoir une idée du massacre que sont les morts chez Shakespeare, vous pourrez trouver un charmant petit tableau ici. Have fun.
  • Sur Shakespeare-Online, une chouette petite introduction en anglais à la violence chez Shakespeare, juste par là !

2 réflexions au sujet de « …Il existe 21 façons différentes de mourir chez Shakespeare? »

  1. Un nouvel article super intéressant ! Continue, j’adore ton style ! 😉
    Je connais mal Shakespeare mais j’ai évidemment reconnu plein de références antiques, et des morts conformes aux textes latins (Jules César, Porcia…). Tout ça me donne envie de lire ces pièces, merci !

    • Même s’il n’y a aucune garantie sur le sujet (pour des raisons évidentes), on suppose que Shakespeare avait accès à de nombreuses traductions de l’époque d’oeuvres de Ovide, de Horace, d’Esope et surtout d’historiens de l’Antiquité dont il aurait tiré le plus clair de ses inspirations et informations ! En tous cas, merci pour les compliments, et je suis toujours ravie de donner envie de lire les pièces de ce bon vieux Willy 😉

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