…Deux spécialistes des dinosaures se sont livrés à une véritable « Bone War » à la fin du XIXe siècle?

1870. La guerre de Sécession s’achève à peine aux Etats-Unis. C’est l’heure de la Conquête de l’Ouest, la fin des luttes intestines, un nouveau pays se fonde enfin dans l’unité… et deux paléontologues s’apprêtent à rouvrir les hostilités. A coup d’os de dinosaures.

Même que j’aurais pu dire « os-tilités » mais c’était vraiment une vanne toute pourrie.

A votre gauche: Othniel Marsh, professeur à l’université Yale. A votre droite: Edward Cope, membre de l’Académie des sciences naturelles de Philadelphie et professeur à l’université de Pennsylvanie. Grands explorateurs de la formation de Morrison (une formation géologique – vous avez le droit de pas connaître, mais elle date du Jurassique supérieur et recouvre une grande partie de l’ouest des Etats-Unis, sans trop entrer dans les détails), ils auraient contribué à la découverte et la description de pas moins de 140 dinosaures – principalement dans une quête acharnée d’une sorte de titre de spécialiste suprême des « lézards terriblement grands » (et pas juste « lézards terribles » ! Vous pouvez ranger vos souvenirs de Jurassic Parc – même si cela avait, effectivement, encore plus de classe).

Leur première rencontre est cordiale – elle remonte à 1863 et à une visite à Berlin. Chacun veut parfaire ses connaissances – et se reconnaissent l’un dans l’autre malgré de fortes différences dans leurs origines sociales (Cope venait d’une riche famille de Philadelphie – Marsh d’une bien plus modeste, New Yorkaise, même s’il bénéficiera lors de la suite de sa carrière de l’aide financière de son richissime oncle, puissant homme d’affaires). Leurs premières découvertes de fossiles se font d’ailleurs en toute amitié – c’est ainsi que Cope baptise un Colosteus marshii, et que Marsh baptise un Mosasaurus copeanus. Est-ce que les choses pouvaient cependant durer ainsi ? Nope. Que serait la vie sans un poil de rivalité…

Et la rivalité éclate effectivement dans la carrière de Haddonfield (New Jersey), sous la houlette de leur mentor Joseph Leidy. La carrière est célèbre et prometteuse – après tout, le dit Leidy y a fait la découverte du tout premier dinosaure complet ! De quoi échauffer les égos et les ambitions. La légende veut que Marsh aie ouvert les hostilités en s’adressant au principal exploitant de la carrière en lui demandant de lui envoyer toutes ses découvertes en échange d’une coquette somme d’argent… le tout dans le dos de Cope. Qui l’apprendra. Bien sûr. Sinon, c’est pas drôle. S’entame une véritable guerre ouverte, petite piques lancées d’un spécialiste à l’autre, courses aux ossements… En 1868, Marsh fait remarquer bruyamment que son cher rival, présentant alors l’une de ses dernières découvertes (Elasmosaurus – le reptile à plaques), a placé le crâne du dinosaure au bout de sa queue, et non pas au bout de son cou. Un vrai duel de gentlemen, tout en remarques piquantes. Les publications scientifiques des deux experts sont un véritable florilège de références acerbes à l’autre.

A eux deux, ils vont pratiquement lancer une véritable « ruée vers l’os » – au Wyoming, principalement. Escortés de soldats, les deux spécialistes repoussent les tribus sioux pour poursuivre leurs recherches, dans une improbable version des westerns les plus classiques… Et les rebondissements sont nombreux: caisse d’ossements destinée à Marsh envoyée par erreur à son rival, tentatives de corruptions des tribus indiennes et des hommes sur place pour récupérer autant de fossiles que possible… Marsh ira jusqu’à promettre au grand chef Nuage Rouge dans le Dakota du Sud d’appuyer la cause indienne à Washington contre des ossements – et emportera des caisses entières sans paiement véritable. Le point culminant de cette guerre paléontologique se déroulera à Morrison où Arthur Lakes, maître d’école, enverra une partie des ossements à Marsh puis, puisqu’il tardait à répondre, une autre à Cope – il s’agira alors d’une folle course de vitesse pour décrire et nommer les dinosaures trouvés sur l’impressionnante formation, qui se poursuivra également au Colorado, dans le massif de Como Bluff…

Tout y passera: espionnage, obstruction, sabotages, corruption. De l’argent circule de main en main et l’on pourra même commencer à parler de la naissance du métier de « courtier en dinosaure ». Des ossements auraient été détruits pour le compte de Marsh afin que Cope ne puisse s’en emparer en son absence, les équipes de chercheurs en seraient venus à se lancer des cailloux et des pierres au visage… Une histoire rocambolesque au possible, qui ne prendra fin qu’avec la mort de Cope en 1897, et de Marsh en 1899. Si l’histoire est digne d’un bon vieux western (ou, de façon générale, d’un film hollywoodien), aura au moins contribuer à mettre l’étude des dinosaures sur le devant de la scène – et à faire naître une véritable passion dans le monde entier.

Juste pour l’anecdote : Marsh a techniquement remporté la guerre des os, avec 85 découvertes à son actif !

Seconde anecdote: même après leurs morts et la fin de la guerre, leurs formidables collections ne sont toujours pas réunies en un seul endroit – les découvertes de Marsh se trouvent au muséum d’histoire naturelle de Peabody, à l’université Yale, et celles de Cope au muséum d’histoire naturelle de New York…

Bibliographie & filmographie

  • La passionnante, quoique parfois très technique, Histoire des Dinosaures de Ronan Allain. Parue aux Champs sciences, elle manque parfois cruellement d’illustrations – mais fait un job merveilleux quand il s’agit de nous initier en moins de 200 pages
  • Pour les anglophones, n’hésitez pas à consulter le très bon The Bone Hunters : the Heroic Age of Paleontology in the American West de Url Lanham. Chez Dover Publications.
  • Le documentaire de Jacques Mitsch, La ruée vers l’os, est disponible sur vimeo. Et même qu’il est chouette. Une production de la compagnie des taxi-brousse et de arté ! Idéal si vous voulez en savoir un petit peu plus, et vite, et bien, et avec des images.

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