…Caligula aurait lancé une campagne militaire pour jouer à la guerre et ramasser des coquillages?

Vous savez probablement que l’empereur Caligula avait un grain. Si ce n’est pas le cas, je plains vos professeurs d’Histoire – ou alors, vous étiez, au collège et au lycée, comme moi: c’est à dire le genre à ronfler joyeusement à sa place préférée à côté de la fenêtre. C’est pas un drame, ça se rattrape. Allez en paix. Vous êtes pardonnés.

Pour les retardataires et les élèves du fond: Caius Iulius Caesar Germanicus, Caligula pour les intimes et Caca pour les moments où je donne des surnoms affectueux hautement intellectuels, est un empereur romain de la période des julio-claudiens – il a régné de 37 à 41 à peine et franchement, c’est pas plus mal. Successeur de Tibère, il était pas mal apprécié de son peuple au début, et puis après tout est un petit peu parti en sucette. Nous n’entrerons pas dans les détails (parce qu’il y en a trop – ce type avait probablement un sérieux problème), mais il touchait dangereusement au despotisme, aimait bien jouer aux billes avec sa soeur Drusilla (oui, oui, c’est un euphémisme), se prenait un petit peu pour Jupiter, aimait son cheval à la folie (écurie en marbre, mangeoire en ivoire et tout le tralala), aimait bien couper des têtes, et reprit à son compte la formule de son prédecesseur Tibère avec un brio rare: « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ! ». Il est, grosso modo, le prototype de l’empereur fou romain, avec Néron. Ou alors, Suétone, son principal biographe, l’avait tout spécialement en grippe. Au passage, si votre âme pleine de curiosité s’exclame à cet instant « Mais pourquoi on l’appelait Caligula, si son vrai nom c’est Caius Iulius blabla ?!?! »: parce que, gamin, il avait de petits pieds, et que Caligula c’est le diminutif de « caliga », une forme peu flatteuse de sandales. Ouaip. A Rome, quand on a un surnom, on l’a pour toute sa vie, même quand c’est pas flatteur.

Mais trêve de préliminaires.

Nous sommes en l’an de grâce 39, et Caligula commence vraisemblablement à avoir quelques petits soucis avec lui-même. On lui reconnait une fascination profonde pour la monarchie à l’orientale, directement héritée de son ancêtre Antoine – et la monarchie à l’orientale, ça va avec des conquêtes grandioses, surtout lorsque l’on est un modèle de mégalomanie. Et puis pourquoi pas, après tout? Rome domine le bassin méditerranéen, c’est pas tant demander de taper un peu plus dans le nord. Ca aurait de la gueule, en prime, de réussir là où Auguste avait lui-même eu de piètres résultats. Dans les faits, on pense moins que Caligula avait décidé de casser la gueule à des barbares que de réprimer une conjuration (celle de Lepidus et de Gaetulicus) – mais ce qui nous intéresse ici, c’est la foule de merveilleux détails rapportée par Suétone. La première (et dernière) tentative de campagne militaire de Caligula serait… hum. Brillante.

Germanie: le recrutement et les préparatifs sont grandioses et rigoureux. Les habitants des villes situées sur le trajet reçoivent l’ordre de balayer la route et de l’arroser pour en abattre les poussières. Il renvoie les troupes retardataires ou faiblardes pour donner de bonnes vieilles allures de discipline, envoie des lettres fastueuses à la mère-patrie (enfin, ville) à n’ouvrir que dans le temple de Mars et devant le Sénat tout entier assemblé… Ca a de la gueule, quoi. Mais contre qui faire la guerre? La Germanie, c’est vaste – et il n’a pas d’ennemi ciblé. La légende voudrait qu’il ait ordonné à des troupes de passer le Rhin, de rester planquées, et de revenir à l’heure du dîner annoncer l’arrivée imminente d’un adversaire… qui n’existe point. Monsieur joue à faire la guerre – et joue aussi à la grande victoire. Même sans bataille, il ordonne que des arbres soient découpés et sculptés en trophées, et revient au camp pour traiter tous ceux qui ne l’ont pas suivi de lâches. Ceux qui ont eu la merveilleuse idée de jouer le jeu, en revanche, reçoivent moultes décorations – histoire de. Il aurait également « enlevé de l’école et fait partir secrètement des otages » pour mieux les rattraper, les charger de chaînes, et prétendre avoir capturé des barbares. Bvoui. Tout en reprochant au sénat et au peuple de continuer à vivre sa vie normalement (avec festins et jeux) tandis que lui risquait sa vie sur le champ de bataille…

Et l’histoire ne s’arrête pas là.

Dans la foulée, puisque la campagne est couronnée de succès, pourquoi ne pas jeter un oeil du côté de la Bretagne ? Tant qu’à faire. Et voilà les troupes qui se déplacent encore pour, une fois arrivées sur place… recevoir l’ordre de ramasser des coquillages, d’en remplir les vêtements et les casques. Stupeur. Mais le voilà qui déclare « Ce sont les dépouilles de l’Océan dont il faut orner le Capitole et le palais des Césars! » Ha bah – si c’est pour orner le Capitole et le palais des Césars… Et pourquoi pas élever un phare, aussi, puisqu’on est là pour ça? Et c’est chose faite. Voilà Caligula qui décerne une récompense de cent deniers par participant, tout fier. Soit. C’est déjà ça de pris.

Et la troupe repart vers Rome, avec ses butins « de guerre » et ses « otages », que l’on prend au passage bien soin de déguiser en germains « types », ainsi que quelques gaulois de belle taille ramassés sur le chemin: tous les clichés y passent, jusqu’à les cheveux teints en roux. On leur apprend aussi quelques mots de la langue locale, et en avant la musique: la couverture est parfaite ! Caligula peut jouer les grands conquérants, le grand empereur d’Orient, le Jupiter, et réclamer, quoique à moindres frais, le plus grand triomphe que l’on ait jamais vu pour son retour. Le tout sous le regard d’une armée perplexe. Mais hé. Ils se sont faits cent deniers. Et peut-être bien que, au passage, ils ont pu se garder quelques coquillages – c’est déjà ça de pris.

Bibliographie

  • Une seule source, une seule !! Mais pas des moindres. La Vie des Douze Césars de Suétone, rédigée sous le Haut Empire, ça se lit vachement bien mine de rien (enfin, sauf si vous voulez tenter l’aventure en latin – je ne vous cache pas que je le ferai pas, mais hé, chacun son truc). Vous saurez tout (tout tout) sur Caligula dans le livre IV. Cependant, gardez bien en tête que Suétone a possiblement romancé ses récits, rajouté des anecdotes pour le plaisir de ses lecteurs (ou par opinion politique)… et que peut-être bien que Caligula n’était pas si fou que ça. Mais ça serait dommage, mine de rien. Sinon, le texte est en intégralité sur Wikisource juste ici. C’est magique, Wikisource.

En illustration: la tête de Caligula. C’est cadeau.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *