…Apollinaire a été soupçonné du vol de la Joconde ?

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Stupeur (et tremblements) au petit matin du lundi 22 août 1911: l’impensable est arrivé. La Joconde a pris ses cliques et ses claques, ne laissant que quatre crochets vides au mur et un directeur du Louvre probablement blême face à la plus grosse connerie de sa carrière. Le préfet Lépine galope jusqu’au musée, flanqué du chef de la sûreté parisienne (le Quai des Orfèvres, pour les intimes) Mr. Harnard, et d’une soixantaine d’inspecteurs – mais la Joconde, après ratissage du musée tout entier, reste introuvable. Le seul indice ? Une belle empreinte digitale de pouce découverte sur la vitre et le cadre abandonnés dans l’escalier menant à la cour Visconti, sans aucun fichier numérique avec lequel la comparer – chouette. On relève à la va-vite celles de 257 employés du Louvre, en croisant fort-fort-fort les doigts pour avoir le coupable sous la main – que dalle. Humilié (et pointé du doigt par la presse), Théophile Homolle, le directeur du Louvre en question, présente sa démission. La Joconde est toujours introuvable (parce que sinon ça serait vachement trop facile).

Ca ressemble au début d’un roman policier – c’est d’ailleurs le début d’un roman policier aussi, mais on parlera de ça plus tard. Pourtant, cette histoire a réellement eu lieu – et Mona Lisa est restée planquée pendant deux ans, au grand dam d’une armée de touristes asiatiques (ok – ils étaient sûrement vachement moins nombreux à l’époque, mais quand même). Parmi les suspects? Guillaume Apollinaire lui-même.

Et pourtant, Louis Béroud ne se doutait pas le moins du monde de l’apocalypse qu’il allait déclencher ce matin là en se pointant pépère au Salon Carré pour faire une copie de cette bonne vieille Mona. Il bossait alors sur un projet de tableau, Mona Lisa au Louvre, et avait besoin d’un croquis de l’original pour faire vrai – la routine, quoi. A son arrivée, ayant trouvé l’emplacement vide, il s’affole même pas outre-mesure. Le gardien à qui il pose la question du pourquoi du comment, ultra-pro, ne s’affole pas non plus, supposant qu’elle était partie se faire prendre en photo. Ils en plaisantent, l’air de rien – convaincus que le chef d’oeuvre de De Vinci est à la Maison Braun, sans prendre la peine de vérifier. Il fallut que Béroud se re-pointe quelques heures plus tard et retombe sur un espace vide pour que le personnel daigne tirer la sonnette d’alarme.

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Je sais que ça vous préoccupe et tout, alors je vous rassure tout de suite: il a pu le finir, son tableau, le brave Béroud.

C’était pas qu’on s’en tapait, de la Joconde, loin de là – il faudrait plutôt blâmer un gros tas de sérieux soucis de sécurités et de croyance aveugle que personne n’oserait voler ce tableau là. Elle était loin, l’époque (1793, pour être précis) où la Joconde n’avait même pas été retenue pour les premiers accrochages du Muséum central des arts de la République, qui deviendrait un jour le Louvre: le tableau avait fini par voir grossir sa petite cote de popularité et, dès 1851, avait été installé dans un Salon Carré consacré aux chefs-d’oeuvre. Diantre – les premiers produits dérivés avaient même été produits à cette époque là, des gravures à l’origine d’une très, très, très, très, longue lignée d’objets en tout genre.

Jules Michelet, Théophile Gautier, Théodore Chassériau, tous s’étendaient sur le sourire de Mona Lisa, tous la célébraient. Elle avait même fait partie des premiers tableaux évacués en 1870 pour le siège de Paris, soigneusement cachée dans les souterrains de l’Arsenal de Brest en attendant que les boches quittent le territoire en empochant l’Alsace-Lorraine. Lentement mais sûrement, la Joconde s’approchait de son statut de grand symbole. Comme vous le dirait probablement n’importe quel directeur de musée: on n’a pas intérêt à se faire piquer l’oeuvre autour de laquelle on a un max de com (ou n’importe quelle oeuvre, d’ailleurs). Le Gaulois du 23 août 1911 nous affirme, lyrique:

« Il faut se le répéter dix fois pour y croire et, malgré le mur vide, malgré la découverte du cadre d’où le panneau fut dévissé, malgré le néant des recherches d’une nuée de policiers fouillant le Louvre du haut en bas, il reste des sceptiques pour affirmer que ce n’est pas possible et que La Joconde, l’œuvre capitale de Léonard de Vinci, n’a pu être volée au Louvre. Le fait est, il faut le reconnaître, inouï; il demeure invraisemblable dans sa brutale réalité. »

Et puis, en remplaçant l’emplacement vide en décembre 1911 par le Portrait de Baldassare Castiglione de Raphael, le staff du Louvre savait pertinemment qu’il ne dupait personne.

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Mona Lisa? Est-ce toi? Je ne savais point que tu étais une femme à barbe !

En un temps record, la presse s’enflamme. Je vous parlais de la démission-express du directeur du Louvre? C’est parce qu’il est la cible principale d’un grand nombre d’accusations tournant, bien entendu, autour de la question de la sécurité des oeuvres: « comment trouvez-vous la surveillance du Louvre ? Homolle (Oh molle) » qu’on entend à l’époque aux abords et à propos du musée. S’il n’y avait que cela, encore… Mais la presse s’enflamme aussi pour des théories du complot rocambolesques, genre Dan Brown avant la lettre. Bien sûr, des torchons d’extrême droite mettent l’histoire sur le dos des juifs. D’autres accusent l’Allemagne (parce que à l’époque c’est toujours de très bon goût d’accuser l’Allemagne) et un coup organisé par l’empereur Guillaume II et ses espions. Très vite, c’est les enchères. Genre la Société des Amis du Louvre qui propose par les journaux 25 000 francs pour récupérer Mona, puis un anonyme qui double la rançon, puis la revue L’Illustration qui, flairant probablement le coup de pub, fait une offre à 50 000 francs. Inflation comprise, ça vaudrait aujourd’hui grosso-merdo 10 millions, quand même.

Comme si la presse ne suffisait pas, voilà toute la France qui s’y met. Les chansonniers consacrent des oeuvres à la disparition, des danseuses de cabaret portent des masques de Joconde, on surfe sur la vague médiatique du vol. L’exemple le plus marquant est celui du Carnaval de Nice en 2012, un bon gros foutage de gueule en règle qui s’étend largement sur l’histoire: il y a d’un côté le char des « Gardiens du Louvre » avec ses cadres vides, que les cartes postales figurent recouvert de chiens de garde à la mine un peu bé-bête, de l’autre le char « Au Revoir la Joconde », où Mona Lisa s’envole sur un avion qui semble dessiné par De Vinci.

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Tant d’efforts qui seraient partis en fumée si elle avait refait surface entre temps. Ces niçois ont le sens de la prise de risque.

Dans ce fatras médiatique, une information a fait scandale: l’arrestation de Guillaume Apollinaire en septembre 1911. Quelque part née du boucan médiatique, elle l’a aussi grandement attisée. Elle est l’oeuvre du juge d’instruction Joseph Marie Drioux, surnommé par la presse « le marri de la Joconde ». En effet, Apollinaire, type qui avait l’art de la formule, avait un jour déclaré qu’il fallait faire « brûler le Louvre » – ça la fout mal. Aussi, surtout, il avait employé un certain Pieret comme secrétaire. Pieret, mec sympathique au demeurant, était une sorte d’aventurier belge qui, un jour, avait eu l’envie un petit peu saugrenue de dérober des statuettes et des masques au Louvre. Apollinaire l’aurait su, sans rien en dire. Idée à la con, dont il se mordit les doigts le jour où Pieret, voyant les offres pour payer la rançon de la Joconde monter à une vitesse affolante, décida de renvoyer un de ses butins au Paris-Journal pour se prouver capable de voler au Louvre, avant de se déclarer comme véritable voleur de Mona Lisa (qu’il restituerait pour 150 000 francs-or). Apollinaire est accusé de complicité et de recel, suspecté pour la Joconde aussi. Youpi. Il reste en prison quelques jours, avant d’être relâché faute de preuves de son implication dans la disparition du tableau – aussi parce que les écrivains ont décidés de manifester et de faire circuler des pétitions. C’est pas la joie, quoi. Une autre personne suspectée et interrogée pour la route? Picasso lui-même, qui avait également connaissance du vol – les statuettes, ibériques, auraient fait partie de son inspiration pour les Demoiselles d’Avignon. Certains indiquent même qu’il en aurait acheté une à Pieret.

C’est la guerre, quoi. Le compositeur d’une tragédie de 1898 intitulée La Joconde, l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio, revendique lui aussi le vol. Fausse piste. D’autres mythomanes tentent le coup aussi. Pieret, sur la fuite, est condamné en 1912 en son absence pour ses vols – c’est bien mignon tout ça, mais La Joconde est toujours introuvable. La police fait de son mieux, mais fait toujours chou-blanc. En son absence, au moins, elle est plus célèbre que jamais: jusqu’au remplacement de tableau de décembre 1911, la foule défilait pour voir les crochets vides.

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Enfin, c’est pas pour dire, mais il avait quand même une bonne tête de roublard, Apollinaire.

La Joconde restera cachée deux ans. Où? A Paris, dans le double fond d’une valise en bois blanc, sous un lit. Le voleur n’était autre que Vincenzo Peruggia, un italien qui avait été embauché pour aider aux mises sous verre d’une partie des oeuvres du musée – et qui avait manifestement échappé à la grande campagne de prise d’empreintes digitales. Le 10 décembre 1913, de retour en Italie avec Mona sous le bras, il tente de la revendre pour 500 000 francs à l’antiquaire florentin Alfredo Geri, qui sent le truc pas net et se pointe avec le directeur du musée des Offices, Giovanni Poggi. Les deux appellent la police, pas des masses emballés par ce retour épique de la Joconde dans son pays d’origine. Le reste de l’Italie, si: il n’est condamné qu’à un an et quinze jours de prison selon Le Temps, parce que son patriotisme a de la gueule, quand même. Le Journal indique que les admirateurs du geste n’avaient de cesse de lui envoyer de l’argent par mandat.

Les hypothèses iront bon train sur le pourquoi du comment de ce vol, sans jamais la moindre réponse claire. Les avocats de Peruggia, à son procès, diront qu’il a en effet agi par patriotisme, convaincu que la Joconde avait été volée par Bonaparte pendant la campagne d’Italie (alors qu’elle avait été acquise par François Ier et installée à Fontainebleau). Des confessions (?) dans Le Journal en 1915 affirmeront, quant à elles, que Peruggia avait été approché par un allemand (un espion? ou bien Otto Rosenberg, escroc appartenant à une bande de voleurs d’art?). Ou bien peut-être faut-il croire la thèse de Karl Decker dans le Saturday Evening Post, en 1932, selon laquelle Peruggia aurait agi sur commande d’un faussaire qui souhaitait vendre six copies de la Joconde à des collectionneurs américains en prétendant qu’il s’agit des vraies?

Elle ne reviendra au Louvre que le 4 janvier 1914, après avoir été exposée à Florence (aux Offices) et à Rome – en voyageant dans une voiture de luxe, spécialement amenée pour l’occasion. Fort de cette expérience, le musée consolidera la sécurité autour de l’oeuvre, que toute cette affaire a rendu plus célèbre que jamais – en lui donnant une renommée mondiale et médiatique.

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Et des photos de vacances sympas

Apollinaire, lui? Il garda en mémoire le souvenir de 6 jours passés en prison à la Santé. Il les évoque dans Alcools, publié en 1913, sous ces mots:

Avant d’entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu’es-tu devenu

La grosse joie, quoi.

Webographie & Bibliographie

  • Vous savez, tout à l’heure, je parlais d’un polar à propos de cette affaire? Bah c’est On a volé la Joconde, par Jérôme Coignard. Vous pouvez en lire le début ici. Ouais. Sur Gallica. Il a la classe à ce point là.
  • Y’a eu un film de ce titre aussi, inspiré de loin par les évènements mais toujours fun à voir, par Michel Delville. C’est une production franco-italienne de 1965/1966.
  • Une édition bien sympathoche de L’Ombre d’un Doute avait été diffusée sur France 3 à propos du Louvre. Ca s’appelait « Le Louvre, palais du pouvoir », et ça se déniche sur youtube (Ouais. Je suis toujours pas sûre de pouvoir filer des liens pour ça). Bref. L’affaire y était moultement évoquée.
  • Il y a une vidéo sympa dans la section du « Louvre raconté aux enfants » du site du Louvre. Ouaip. Juste .
  • Vous voulez pouvoir frimer en lisant des journaux de 1911? L’un d’entre eux présente un article sur Apollinaire et le vol de la Jocondepar ici (en bas à droite). Notez que, en 1911, quelqu’un eut l’idée super drôle quand même de voler les boutons de porte du Louvre pour prouver que leur sécurité était toujours moyenne-moyenne.
  • Le Petit Parisien présente en 1911 un long article (avec plans du Louvre) sur la disparition du chef d’oeuvre juste par !
  • Les détails sur le point apollinaire de la chose me viennent de Apollinaire par lui-même de Pascal Pia, dans la collection des Ecrivains de Toujours. Faut dire qu’on peut lire tout et son contraire dans les journaux.

 

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