Alphonse Jobert, l’homme qui prétendit pouvoir régler la dette de l’État grâce à l’alchimie

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Le swag de l’alchimiste du XIXe-XXe siècle (Médiathèque de Chaumont)

Vous savez, la pierre philosophale ? Rien qu’à dire le nom, ça fait un petit peu moyenâgeux . C’est le genre d’objet ultra cool – et ultra pratique – qu’on croise juste dans Harry Potter  ou dans l’improbable histoire du vrai de vrai Nicolas Flamel (celui sans pouvoir magiques et qui n’était pas méga pote avec Dumbledore – ouais, triste, je sais). Pour ceux qui avaient la flemme de se taper tous les dialogues dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers ou qui ont juste la mémoire un petit peu courte, la pierre philosophale c’est une substance alchimique (hypothétique jusqu’à preuve du contraire, tout ça tout ça) capable de plein de trucs sympatoches, du genre guérir toutes les maladies du monde, prolonger (éternellement) la vie et surtout, surtout changer tous les métaux un petit peu nazes en or ou en argent. Dire qu’elle a été l’objet de recherches actives au cours de l’Histoire serait un euphémisme et eh, c’est compréhensible: la pierre philosophale, c’est la solution miracle à ces jours où votre nez constamment bouché par votre rhume depuis une semaine commence à vous rendre dangereusement fou et aussi au jour où vous vous rendez compte avec horreur, à la terrasse d’un café, que vous n’avez potentiellement pas assez de monnaie pour votre double latte macchiato. Et puis c’est sympa, aussi, de pouvoir renflouer instantanément votre compte chez Gringotts sous l’oeil légèrement blasé du gobelin de service. Mais, ouais. Concrètement, ça tient du fantasme, ou ça fleure bon les rues dégueulasses (et totalement dépourvues de double latte macchiato) de Paris au XIVe siècle.

Sauf qu’en 1905, un certain Alphonse Jobert a fait une déclaration choc à un journaliste circonspect du mensuel français Je Sais Tout: « Si l’Etat voulait, je me chargerais de lui fabriquer trente milliards en dix ans… » Points de suspension inclus, pour le suspens. Comment? Grâce à sa maîtrise de l’alchimie, qui lui permettrait de produire de l’or.

Et c’est un personnage chouette, le Alphonse. André Ibels, l’auteur de l’article dans Je Sais Tout, nous présente le bonhomme comme « le plus convaincu, le plus acharné des « faiseurs d’or » de notre époque », qui, sans cesse, « se livre à de nouveaux travaux, à des expériences inédites dans son laboratoire d’alchimiste, encombré de tous les instruments divers ». Un mec cool, quoi, qui remet l’alchimie sur le devant de la scène en y consacrant tous les progrès de la science actuelle – après tout c’est d’un docteur qu’on parle, ancien élève de l’Ecole des Mines. Un passionné, qui aurait vécu près de cinq ans avec des brahmanes initiés en Inde mais qui aurait, aussi, refusé des offres juteuses « d’Amérique » (non, nous n’en saurons pas plus) motivées par ses talents d’alchimiste pour se consacrer uniquement à ses travaux. Un mec mystérieux, aussi: une parenthèse glorieuse dans l’article nous indique que « ici, le docteur, qui se trouve devant une glace, sourit étrangement en regardant son image », avant qu’il ne se lance dans une longue lamentation sur les lois et tabous autour de la création de l’or, et qui l’obligent à pratiquer son art dans le mystère tout en accordant une interview à un magazine – ô, cohérence. Sous l’oeil du journaliste, il avoue aimer sa « tranquillité ».

Un grand homme, l’ami Alphonse. Un poète. Un incompris. Venu tout droit d’un autre temps, il s’offusque contre la science officielle et combien elle s’acharne à tuer sa liberté et celle de ses pairs. Parce que c’est un gentil, Alphonse – contre la fin de la dette de l’État, il ne demande qu’une seule et unique chose: « un laboratoire, un beau laboratoire dans lequel je pourrais me livrer à des expériences plus intéressantes ». Parce que oui, faire de l’or, ça suffit pas, a priori. Amoureux de son art, il avoue aussi à André Ibels qu’il kifferait bien qu’on remplace la statue de Lavoisier par celle de Nicolas Flamel, avant de, j’imagine, lever le poing dans une attitude tragique pour dire qu’il est « décidé à la lutte » pour « prouver qu’il n’y a pas besoin d’être officiel pour savoir ».

De quoi en laisser échapper une petite larmichette.

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A ce stade, il semble opportun de rappeler que ceci était une représentation de l’alchimie au XVIe siècle. Rassurant et super-crédible, hein? (Gallica)

Bon, je ne vous apprendrai pas grand chose en vous disant que la dette de l’État n’a jamais été résorbée par l’alchimie. Je ne vous apprendrai pas grand chose non plus en vous disant que l’alchimie est moyen-moyen reconnue hors univers de Harry Potter, qu’on ne peut transformer du plomb en or qu’avec une très bonne bombe de peinture et une solide dose d’auto-conviction. Il sonnait drôlement sexy, le Alphonse, mais allons-y gaiement avec les gros mots: c’était un escroc.

On en retrouve la mention dans le Petit Parisien en 1912, le 24 juillet si vous avez besoin d’exactitude dans vos vies: il s’appelait, dans la vraie vie, Hippolyte Dousson (d’après un article du Matin en 1911), né en 1854, et a été, au fil de sa prolifique carrière, condamné pour exercice illégal de la médecine. Moins sympa qu’on le pensait. En même temps, ça sentait un petit peu le fake, cette histoire – mais s’il a été mentionné dans le Petit Parisien c’est parce que des gens y ont cru, mais genre bien cru. S’il y avait un domaine dans lequel il gérait bien, après tout, c’était la fumisterie. Pour la finance de ses nobles activités, il aurait escroqué un certain Fournier pour 600£ – et aussi un certain M. Van Den Hende, belge, de 15 000 francs, en lui montrant l’article de Je Sais Tout comme preuve de sa bonne foi. Il fallut l’examen d’un ingénieur-expert – un certain Leon Masson – pour vérifier ses techniques et confirmer qu’il s’agissait bien d’un charlatan, juste au cas-où, avant de le condamner au tribunal correctionnel de Paris. A noter que, selon les chiffres rapportés par le Petit Parisien, il aurait gonflé un petit peu le rendement depuis 1905, prétendant qu’il pouvait fabriquer « 30 milliards d’or par an » au lieu des 10 ans annoncés à Je Sais Tout – la pratique, probablement (ou juste une coquille).

Seules vérités à propos du personnage? Il avait travaillé dans diverses cliniques – sans qualifications – mais s’était aussi occupé de mécanique, de dessin héraldique, d’électricité et de chimie, et aimait vraisemblablement décorer très lourdement sa baraque pour pouvoir faire de bonnes photos de presse.

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De bonnes, mais sombres, photos de presse. Mais c’est pour le côté mystérieux, voyez-vous. (Gallica)

Le plus beau dans cette histoire, c’est probablement qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé. Après tout, le Petit Journal (pas celui de Canal + – l’autre) nous mentionne le cas d’un certain René Etienne la même année, condamné pour une escroquerie ultra-spécifique: « faire revivre les couleurs des toiles de maîtres » grâce à des « effluves électriques », peu importe ce que ça voulait vraiment dire. Et puis il avait du panache, Alphonse: c’est en se faisant passer pour un général allemand passionné de cartographie et d’archéologie qu’il aurait acquis le domaine du donjon de la ville d’Ambleny et n’aurait payé que 10 000F sur les 35 000 convenus, parvenant à différer le paiement pendant 30 ans.

Escroc, peut-être – mais avec de la gueule. Tellement de gueule, d’ailleurs, que certains en vinrent même à se demander s’il n’avait pas effectivement découvert le secret de la pierre philosophale. La Société d’Histoire et d’Archéologie du « Vieux Montmartre » se demande ainsi, dans son bulletin, si Alphonse Jobert n’était pas le véritable nom du mystérieux « Fulcanelli », auteur des ouvrages alchimiques Le Mystère des cathédrales en 1926 et Les Demeures philosophales en 1930 – alors que le Docteur sera mort autour de 1921, permettant aux propriétaires précédents du donjon de enfin récupérer leur terrain pour le revendre. Mystère et boule de gomme, tout ça tout ça.

Bibliographie

 

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