…A la fin du Moyen-Âge, des maisons closes étaient ouvertes dans des perspectives religieuses?

entremetteuse

 Un bordel, c’est pas exactement l’endroit où l’on s’attend à penser religion. A vrai dire, c’est probablement l’endroit au monde où l’on s’attend le *moins* à penser religion – ou alors pour laisser échapper une série de blasphème au moment critique. Ou quelque chose du genre. Et pourtant ! En France comme en Italie, aux XVe et XVIe siècles, quelques esprits éclairés dans quelques gouvernements municipaux ont eu une idée brillante – et pourquoi pas ouvrir des maisons de passe pour sauver les âmes de nos administrés ?!

(Nous prendrons une minute pour imaginer une telle proposition, aujourd’hui.)

(C’est bon ?)

(C’est bon.)

Les explications, maintenant.

Au cas où il y avait un besoin quelconque de le rappeler – le Moyen-Âge est une époque profondément religieuse, bla, bla, bla. Une vie s’y déroule principalement dans la perspective de sauver son âme, de bien s’en sortir à l’heure de l’Apocalypse et de la résurrection et, de façon générale, l’existence entière est rythmée par l’Eglise. Sur Terre, pour la majorité des gens, bah la vie craint un peu, quand même – et le seul espoir se trouve dans l’au-delà. C’est une époque de culte des saints et des grandes figures de la chrétienté (on en parlera un jour), de trafic des reliques aussi (on en parlera – ne serait-ce que parce que des gens pensaient posséder le prépuce du Christ (?!?!) et que c’est épique), de rituels pieux, de recherche de la vertu, et autres joyeusetés du genre. Jusque là, rien de vraiment nouveau sous les étoiles.

Et puis, il y a le fait que les êtres humains ont des besoins. Et ça non plus, c’est pas nouveau. Sauf qu’aux yeux de l’Eglise, c’est pas toujours topissime – hors mariage en tous cas, et, même dans le cadre d’épousailles en bonne et due forme, l’acte sexuel doit se faire pour croître et se multiplier, point barre. La liste des péchés de chair possibles et imaginables va sur des kilomètres entiers – et l’une des angoisses des autorités, c’est qu’ils pourraient causer la colère de Dieu. Deux exemples hantent l’imaginaire populaire: si Adam et Eve ont été foutus à la porte du Jardin d’Eden, c’est pas littéralement parce qu’ils ont mangé une pomme (ok, le fruit défendu peut aussi signifier la connaissance – mais bon); si Sodome et Gomorrhe ont été détruites, c’est pas à cause de leur passion du tricot.

Le fait est: les villes françaises et italiennes sont troublées par des cohortes de célibataires, principalement des classes les plus basses (domestiques, ouvriers, apprentis), qui picolent trop, jouent trop, et vont souvent chercher chaleur humaine aux côtés de prostituées, ou, horreur ! menaçaient la vertu de femmes respectables. Ce premier problème pouvait, sans encadrement, en engendrer un deuxième: le recourt à des pratiques sexuelles déviantes (on en revient à Sodome). Et si, à force d’abus, ils en venaient à provoquer la colère divine? Le feu et le soufre, ça donne pas envie à grand monde. Faut dire que la mort dans la souffrance pour toute une ville, c’est craignos. Et même les personnalités au pouvoir étaient suffisamment lucides pour savoir qu’elles n’allaient pas pouvoir faire grand chose aux besoins naturels de populations entières – les mentalités, ça se change pas en un clin d’oeil.

Dans cette perspective apparut l’idée d’un moindre mal. Dès la fin du XIIIe siècle, des concessions avaient déjà été accordées pour des maisons closes dans le Languedoc – en 1415, les Italiens rendirent la chose plus concrète encore lorsque les prieurs de Florence décidèrent de financer eux-mêmes l’établissement de trois bordels pour sauver l’honneur de la ville et la sauver tout court de la destruction. Vers la fin du XVe siècle, ce fut l’autorité royale française elle-même qui décida de s’allier aux pouvoirs municipaux pour promouvoir de tels établissements. L’idée était simple: ouvrir officiellement pour pouvoir contrôler. Les maisons closes ainsi établies étaient soigneusement réunies dans des quartiers précis où il serait possible de vérifier qu’aucune pratique déviante ne prenait place, et aussi pour concentrer le vice. Les citoyens qui demandaient à acquérir des licences pour l’ouverture de leurs propres centres de prostitution bénéficiaient de la protection royale – ce qui est quand même assez ouf, pour l’époque.

Dans les faits, si la décision peut surprendre, elle était remarquablement intelligente. Les prostituées n’étaient pas directement protégées, mais elles étaient enregistrées, bénéficiaient d’habitations, de zones délimitées, et donc d’une certaine sécurité que l’on ne trouve pas forcément indépendamment dans la rue. Les femmes « respectables » étaient théoriquement protégées, aussi: mettre à disposition des lieux dédiés et accessibles, c’était réduire le risque de leur corruption, du viol, ou de la naissance d’enfants illégitimes hors mariage (autant vous dire qu’avoir un gamin hors mariage à l’époque, c’était pas la joie – mais vous laviez certainement deviné) – perdre sa chasteté revenait à une mort sociale et à la perte de toute « valeur ». Prostituées et maisons closes devinrent alors une sorte de service de santé publique et de santé sociale – garantissant la pureté des âmes du royaume contre des menaces constantes de déviances en tout genre.

Et les prieurs de Florence comme le Roi de France devenaient des gardiens de la vertu par le financement et l’encadrement des relations sexuelles hors mariage. Probablement pas leur fierté n°1. Mais hé. Le paradoxe vaut la peine d’être souligné – il a quelque chose d’hilarant.

Bibliographie

  • La principale source envoie du lourd: Histoire du corps, tome 1: De la Renaissance aux Lumières, sous la direction de Georges Vigarello, que j’aime probablement d’amour même s’il ne le sait point. Il contient l’excellente partie « Corps et sexualité dans l’Europe d’Ancien Régime » par Sara F. Matthews-Grieco, et dieu du ciel que c’est croustillant de bout en bout. Vraiment.
  • Vous pouvez aussi jeter un oeil à La prostitution médiévale de Jacques Roussiaud, c’est chez Flammarion et ça vaut le détour. Ok, le bouquin est pas évident à trouver sans vendre un rein pour se l’offrir – mais vous le dénicherez peut-être dans un recoin obscur de bibliothèque ou quelque chose comme ça. Enfin, moi, c’est ce que j’ai fait.

En illustration: l’Entremetteuse, de Vermeer. Peint en 1656 et conservé à la Gemäldegalerie Alte Meister de Dresde (ceci était un copier-coller, oups), il est considéré comme la toute première représentation de la prostitution dans l’occident chrétien !

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