La braguette au XVIe siècle: accessoire de mode, symbole de virilité, garde-manger.

800px-Angelo_Bronzino_053

« Portrait d’homme qui a quelque chose dans la poche, ou qui est très heureux de vous voir » (Bronzino, Portrait de Guidobaldo II della Rovere, 1531-32)

Paris, an de grâce 1467 – un rageux, assis à son bureau, fait crisser sa plume parce qu’il n’y a p’lus d’jeunesse et s’offusque des « hommes vestus plus court qu’ils n’eurent oncques fait. Tellement que l’on voit la façon de leurs culs et de leurs génitoires » après avoir croisé une cohorte d’étudiants de la Sorbonne. L’ami messire Mathieu de Coucy, bourgeois, chroniqueur, est peut-être sympathique au demeurant, mais autant dire qu’il n’est pas fou-fou de mode. Les pourpoints courts sur hauts-de-chausse moulants ? Meh – très peu pour lui. Après tout, quand tout le bas de la tenue fait moule-bite, il y a des sourcils sarcastiques à lever. Il ne sait pas alors qu’il assiste à l’un des épisodes de l’avènement d’une grandiose invention de la Renaissance: la braguette.

Continuer la lecture

Les Cabinets de Curiosités: petits musées des merveilles et des horreurs

800px-Musei_Wormiani_Historia

Dans mon jargon, on appelle ça une « déco légère » (Smithsonian Libraries

C’était chelou, les cabinets de curiosité, mais ça avait quand même un bon côté sympatoche – un peu comme toutes ces choses qui ne semblent suivre aucune vraie logique. On les sait ancêtres de nos musées (par leur amassage de collections), mais en vrai ils sont à l’origine de toute une culture du « n’importe quoi, mais qui a de la gueule et qui fait bien ». Dans leur constitution, en effet, on retrouvait souvent deux trames: hétéroclite et inédit. A partir de là, c’était au goût de chacun: antiquités, médailles, oeuvres d’art, et surtout histoire naturelles, avec des choses aussi sympas que des insectes séchés, des coquillages, des animaux empaillés et même de bonnes vieilles bizarreries à vous en filer des cauchemars. Parfois, on y trouvait des faux – et alors? Le but (plus ou moins) avoué, c’était d’en mettre plein la vue aux copains et aux invités de la maison en leur montrant qu’on avait la plus grosse (collection) et la plus impressionnante (collection, aussi).

Continuer la lecture

The Landlord’s Game: les origines anti-capitalistes du Monopoly

Family_playing_a_board-1

Exemple d’une harmonie familiale vouée à disparaître au cours de la partie de Monopoly. Comme dit l’autre, « c’est le jeu, ma pauvre Lucette ».

C’est les fêtes, c’est Noël, c’est les longues soirées au coin de la cheminée à s’empiffrer de chocolat, c’est le temps de la famille, des films avec Whoopi Goldberg qu’on a déjà vu 50 000 fois mais c’est pas grave puisqu’ils passent à la télé, des cadeaux sous l’arbre, d’essayer de ne pas penser trop fort que Tonton Jacques a l’air d’un pédophile déguisé en père Noël – c’est aussi, l’air de rien, la saison des jeux des société, quand on est trop nombreux pour se mettre d’accord sur le programme du soir. Au premier rang de ces jeux de société ? Le Monopoly.

Edition Montcuq, édition gay, édition Disney, édition équipe de France de Football, édition Harry Potter (oui oui, je vous jure, mais va falloir y mettre de l’huile de coude par contre) – il y en a pour tous les goûts. Diantre, essayez de trouver quelqu’un qui ne sait pas jouer au Monopoly dans votre entourage, vous en chierez probablement un peu – et si on met de côté les éternels débats sur l’utilité exacte de la case « parking gratuit » (spoiler: à rien, elle ne sert strictement à rien, sinon à faire un break), y’a moyen que ça convienne à petits et grands. Le Monopoly, c’est la garantie de 30 minutes de bon temps puis d’une bonne heure et demi où ça va se foutre sur la gueule parce qu’on a ruiné pépé, la grande soeur et le petit cousin et qu’ils le vivent mal, puis d’une partie jamais achevée parce que ça devient vite sacrément long. Bien plus qu’un jeu, c’est une légende, qui dans les rayons de votre magasin préféré lève probablement un sourcil sarcastique face aux Jungle Speeds qui tentent de le détrôner – un jeu qui siège au sommet aux côtés des Cluedo, des 1000 bornes et des autres grands de ce monde. Rien de surprenant. C’est quand même super fun, de faire la banque.

Sauf que le Monopoly, bah, on se trompe sur son sens profond et son message depuis notre plus tendre enfance: loin d’encenser les merveilles du monopole et de l’acquisition sauvage de fortune sous rire diabolique quand votre père atterrit tout droit sur *votre* rue de la Paix, c’est un jeu voué à vous apprendre que le capitalisme, des fois, c’est mal.

Oui oui.

Continuer la lecture

Alphonse Jobert, l’homme qui prétendit pouvoir régler la dette de l’État grâce à l’alchimie

A724_2_medium.jpg

Le swag de l’alchimiste du XIXe-XXe siècle (Médiathèque de Chaumont)

Vous savez, la pierre philosophale ? Rien qu’à dire le nom, ça fait un petit peu moyenâgeux . C’est le genre d’objet ultra cool – et ultra pratique – qu’on croise juste dans Harry Potter  ou dans l’improbable histoire du vrai de vrai Nicolas Flamel (celui sans pouvoir magiques et qui n’était pas méga pote avec Dumbledore – ouais, triste, je sais). Pour ceux qui avaient la flemme de se taper tous les dialogues dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers ou qui ont juste la mémoire un petit peu courte, la pierre philosophale c’est une substance alchimique (hypothétique jusqu’à preuve du contraire, tout ça tout ça) capable de plein de trucs sympatoches, du genre guérir toutes les maladies du monde, prolonger (éternellement) la vie et surtout, surtout changer tous les métaux un petit peu nazes en or ou en argent. Dire qu’elle a été l’objet de recherches actives au cours de l’Histoire serait un euphémisme et eh, c’est compréhensible: la pierre philosophale, c’est la solution miracle à ces jours où votre nez constamment bouché par votre rhume depuis une semaine commence à vous rendre dangereusement fou et aussi au jour où vous vous rendez compte avec horreur, à la terrasse d’un café, que vous n’avez potentiellement pas assez de monnaie pour votre double latte macchiato. Et puis c’est sympa, aussi, de pouvoir renflouer instantanément votre compte chez Gringotts sous l’oeil légèrement blasé du gobelin de service. Mais, ouais. Concrètement, ça tient du fantasme, ou ça fleure bon les rues dégueulasses (et totalement dépourvues de double latte macchiato) de Paris au XIVe siècle.

Sauf qu’en 1905, un certain Alphonse Jobert a fait une déclaration choc à un journaliste circonspect du mensuel français Je Sais Tout: « Si l’Etat voulait, je me chargerais de lui fabriquer trente milliards en dix ans… » Points de suspension inclus, pour le suspens. Comment? Grâce à sa maîtrise de l’alchimie, qui lui permettrait de produire de l’or.

Continuer la lecture

…Pendant le siège de Paris en 1870, les habitants furent réduits à manger les animaux du zoo du Jardin des Plantes?

2 septembre 1870: la Prusse reçoit la capitulation de la France. En quelques semaines à peine, les troupes prussiennes s’emparent du nord de la France. Trois jours plus tard, le peuple et la Garde Nationale réclament la déchéance de Napoléon III, fait prisonnier, qui a manifestement un petit peu chié dans la défense du pays. L’impératrice Eugénie préfère opportunément prendre la fuite – et Jules Favre, vite suivi par les députés républicains, instaure un gouvernement de Défense nationale. Le général Jules Trochu, jusque là gouverneur de Paris, en prend la tête.

sedan

Enfin je sais pas pour vous mais moi toutes ces couleurs je trouve que ça rend cette reddition à Sedan ultra-festive. Détail – mais sans les cadavres devant ça fait vachement scène de fin de Cendrillon.

C’est bien mignon tout ça, mais les prussiens sont toujours aux portes de Paris – et ça, c’est pas cool. Pas le temps de s’installer pépère au pouvoir, les premières proclamations officielles sont consacrées à la défense nationale. Le plan est de résister jusqu’au bout, et cette défense va se faire par la voie du siège. Si la protection de la province est assurée depuis Tours, le plus gros de l’action se concentre sur Paris: dans un geste très symbolique, Trochu fait rentrer dans la capitale l’armée de 40 000 hommes sous la commande de Vinoy. Cela dit, même avec 40 000 hommes de plus, Paris est toujours mal barrée – la ville dispose au total de 220 000 hommes. Le 15 septembre, officiellement mandaté, Adolphe Tiers entreprend de parcourir les capitales européennes pour que les voisins envisagent de filer un coup de main – en vain. Parce que, mine de rien, les Allemands affichent au début du siège 150 000 hommes avec un avantage tactique et psychologique – et avec la libération des troupes occupées à d’autres sièges, le chiffre monte lentement jusqu’à 400 000. Autant dire que ça craint.

Continuer la lecture

…Apollinaire a été soupçonné du vol de la Joconde ?

la-joconde-a-disparu-le-retour

Stupeur (et tremblements) au petit matin du lundi 22 août 1911: l’impensable est arrivé. La Joconde a pris ses cliques et ses claques, ne laissant que quatre crochets vides au mur et un directeur du Louvre probablement blême face à la plus grosse connerie de sa carrière. Le préfet Lépine galope jusqu’au musée, flanqué du chef de la sûreté parisienne (le Quai des Orfèvres, pour les intimes) Mr. Harnard, et d’une soixantaine d’inspecteurs – mais la Joconde, après ratissage du musée tout entier, reste introuvable. Le seul indice ? Une belle empreinte digitale de pouce découverte sur la vitre et le cadre abandonnés dans l’escalier menant à la cour Visconti, sans aucun fichier numérique avec lequel la comparer – chouette. On relève à la va-vite celles de 257 employés du Louvre, en croisant fort-fort-fort les doigts pour avoir le coupable sous la main – que dalle. Humilié (et pointé du doigt par la presse), Théophile Homolle, le directeur du Louvre en question, présente sa démission. La Joconde est toujours introuvable (parce que sinon ça serait vachement trop facile).

Ca ressemble au début d’un roman policier – c’est d’ailleurs le début d’un roman policier aussi, mais on parlera de ça plus tard. Pourtant, cette histoire a réellement eu lieu – et Mona Lisa est restée planquée pendant deux ans, au grand dam d’une armée de touristes asiatiques (ok – ils étaient sûrement vachement moins nombreux à l’époque, mais quand même). Parmi les suspects? Guillaume Apollinaire lui-même.

Continuer la lecture

…Pendant la première guerre mondiale, un chien a été promu sergent et a reçu plusieurs médailles?

WAR-DOG221

Stubby est un héros de guerre. C’est aussi un bull terrier mêlé de terrier de Boston, tout petit, extrêmement énergique, affectueux et intelligent. Né en 1916 ou 1917, le début de sa vie est un mystère – mais il se trouve aujourd’hui naturalisé et soigneusement conservé au Smithsonian (le National Museum of American History). En quel honneur? Il est le tout premier animal promu au rang de sergent de l’armée américaine et le chien le plus décoré de la première guerre mondiale (voire de tous les temps) avec non moins de treize médailles. Dire que sa vie est digne d’un film hollywoodien serait un euphémisme – un projet de film d’animation intitulé Sgt. Stubby: An American Hero devrait voir le jour au printemps 2018.

Puis il est adorable, ok ? C’est une petite saucisse sur pattes qui s’appelle Sergeant Stubby. Plus adorable tu meurs. Un point c’est tout.

Continuer la lecture

…Les demoiselles d’Avignon de Picasso sont barcelonaises? (et d’autres trucs, aussi)

579px-Les_Demoiselles_d27Avignon

Il n’y a guère que Guernica qui pourrait disputer aux Demoiselles d’Avignon le titre d’oeuvre la plus connue et reconnue de Picasso. Achevé en 1907, ce colossal tableau de 243,9 cm sur 233,7, aujourd’hui conservé au Museum of Modern Art (MoMA, pour les intimes), est salué comme une oeuvre fondatrice du cubisme et l’un des paliers les plus importants de la carrière du peintre. Faut dire qu’on les reconnaît en un clin d’oeil, les madames: une pomme, une poire, une grappe de raisin et une tranche de pastèque (oui, c’est une pastèque), cinq femmes à poil, les yeux rivés vers le spectateur dans un regard qui fait quand même un petit peu froid dans le dos – le tout devant un rideau qui s’apparente à un rideau de théâtre, mais avec Picasso on est jamais tout à fait sûrs. L’image est fermement imprimée dans l’imaginaire collectif, et la voir suffit à nous faire hocher la tête dans une acceptation générale du fait que ceci est un chef d’oeuvre. Chef d’oeuvre, oui. Chef d’oeuvre méconnu, surtout.

D’abord: ces demoiselles n’ont strictement rien à voir avec Avignon (!)

Ensuite: ce tableau a choqué tout le monde (!!)

Pour finir: il est fort probable qu’il ne soit même pas l’oeuvre fondatrice du cubisme, comme on l’affirme souvent (!!!)

Continuer la lecture

…Agatha Christie était aussi une archéologue amatrice ?

agatha_nimrud_irak_1957_foto_picture-alliance_dpa_0

Si vous n’avez jamais entendu parler de Agatha Christie (1890 – 1976), et bien, je suis désolée pour vous – ou alors ça veut juste dire que vous êtes nés hier, ou que vous avez passé le plus clair de votre existence dans une grotte. Cela dit, même depuis votre grotte, il y a moyen d’avoir au moins ouï le nom du personnage. La Reine du Crime, comme on la surnomme, est forte d’une oeuvre comportant 67 romans policiers, 6 autres romans publiés sous le pseudonyme « Mary Westmacott », 16 pièces de théâtre, 2 livres de mémoires et souvenirs, et 14 recueils de nouvelles. Au cas où ça ne suffirait pas, et bien laissez-moi ajouter qu’elle est l’auteur le plus tiré et le plus traduit au monde, hors Bible et Shakespeare (parce que quand même, hein) – nous parlons là de plus de 100 langues et 2 milliards d’exemplaires. Et puis elle a créé Hercule Poirot. Et Miss Marple. Elle mérite le respect pour Poirot et Marple.

Dès lors, il serait bien facile d’imaginer la madame retranchée derrière sa machine à écrire, une tasse de thé dans une main parce qu’elle est british (non mais), à tremper distraitement un petit gateau sec dans son Earl Grey en se demandant comment, par les rouages d’un cerveau vachement machiavélique quand même pour une femme à l’apparence si avenante, nous laisser tous sur le cul avec *la* conclusion que personne n’avait vu venir. Non. Passionnée de voyages depuis son plus jeune âge, Agatha Christie n’a jamais eu de cesse de parcourir le monde – et, en 1930, son mariage avec l’archéologue Max Mallowan l’a amenée vers de toutes nouvelles aventures, principalement dans l’ancienne Mésopotamie (Irak et Syrie actuelles, grosso-merdo). Pas comme touriste: comme membre actif de ses expéditions.

Continuer la lecture

…Les cigarettes ont longtemps été vendues comme bonnes pour la santé ?

treat_01

Aah, qu’il est loin le souvenir des publicités de cigarettes. Depuis la loi Evin (1991), nous avons perdu, en France, le bonheur de voir les équipes de marketing s’échiner à faire l’impossible: vendre des clopes en passant sous silence toutes les raisons pour lesquelles il ne faudrait *pas* vendre de clopes. Mais pourquoi la loi Evin, d’abord? Parce que encourager les gens à fumer, c’est-mal, et que la clope c’est pas tip-top pour la santé: en 2008, l’organisation mondiale de la santé a désigné le tabac comme une épidémie, indiquant qu’il « tue de si nombreuses façons qu’il figure parmi les facteurs de risque de six des huit premières causes de mortalité dans le monde ».

Mais le fait est que avant 1950 et la première étude épidémiologique menée sur le sujet par Evarts Ambrose Graham et Ernst Wynder, bah… on en avait pas vraiment conscience. On pensait même plutôt le contraire. Peut-être vous souvenez-vous du Discours d’un roi, où George VI, interprété par Colin Firth, commençait à fumer parce que son médecin lui avait affirmé que cela « calmerait ses nerfs et détendrait ses poumons »? L’intrigue se déroule principalement en 1939, et reflète une réalité devenue surprenante. Depuis la fin du XIXe siècle, c’était un florilège de fausses idées qui circulaient sur la cigarette, et tout un paquet de publicités improbables qui allaient avec. Conséquences d’une croyance sincère dans les vertus thérapeutiques de la cigarette, puis d’une bonne vieille mauvaise foi.

Continuer la lecture